Open-access Le problème des origines de la littérature brésilienne : un bref remaniement historico-stylistique

The Problem of Origins of Brazilian Literature: A Brief Historical-Stylistic Review

RÉSUMÉ

Cet article vise à remanier un ensemble assez conventionnel de notions et de concepts généralement présents dans l’historiographie et dans la critique nationale concernant la genèse et la constitution de la littérature brésilienne. Partant d’une position révisionniste et employant une méthodologie à la fois historique et stylistique, nous menons à bien une remise en place du rôle de l’abée José de Anchieta dans l’établissement d’une culture littéraire pourvue de traits singuliers.

MOTS-CLÉS :
concept de littérature brésilienne; origines de la littérature brésilienne; José de Anchieta

ABSTRACT

This article aims to rework a rather conventional set of notions and concepts generally present in historiography and national criticism concerning the genesis and constitution of Brazilian literature. Starting from a revisionist position and using a methodology that is both historical and stylistic, we carry out a reestablishment of the role of the abbot José de Anchieta in the establishment of a literary culture with singular traits.

KEYWORDS:
concept of Brazilian literature; origins of Brazilian literature; José de Anchieta

La question de l’origine des littératures latino-américaines est l’une des plus complexes de l’histoire littéraire, le cas du Brésil révélant une problématique singulière. Évidemment, cela s’explique par une réalité qui dépasse les limites d’une compréhension strictement littéraire, puisque nous parlons de la naissance d’une littérature comme étant un phénomène de déplacement d’une culture lettrée vers une terre dont les populations locales étaient illettrées, même si mythologiquement substantielles et culturellement, lato sensu, riches.

Il est assez conventionnel, dans l’historiographie littéraire brésilienne, d’identifier l’histoire littéraire à l’histoire politique du Brésil, en vue de présenter l’année 1500 comme son début. Sous cet angle, on procède à l’investigation des ouvrages qui ont été écrits par les voyageurs et les colons, lesquels n’avaient nul autre but si ce n’était la documentation de premières impressions suite à la phase de découverte. Ces textes, dont nous pouvons mentionner la Carta (1500) de Pero Vaz de Caminha (1450-1500) et le Tratado descritivo do Brasil (1576) de Gabriel Soares de Sousa (1540 ?-1591), n’ont pas une motivation esthétique, mais ils sont une source d’informations écrite à propos d’une rencontre historiquement définitive pour la constitution de la culture et de futurs motifs de la poésie brésilienne, à savoir le contact des colonisateurs avec les populations indigènes. Ainsi, cette littérature d’information et de documentation nous dévoile un peu de ce qui était la mentalité des premiers habitants ― les fondateurs ― et le milieu géographique qu’il fallait connaître et maîtriser ; elle est alors hautement significative en tant que transcription d’une expérience historique.

Or, ce point de vue conventionnel conserve intacte le problème de la désignation du commencement de la production littéraire comme « littérature brésilienne ». De nos jours, l’usage de cette expression comprend un ensemble achevé tant d’œuvres déjà faites que d’œuvres qui demeurent dans le plan ― pourrait-on dire ― de la virtualité. L’expression est devenue habituelle, même dans le milieu académique ; il est exceptionnel de surprendre un comportement d’étrangeté qui vise à contester sa validité ou même à proposer sa substitution. Il y a une littérature brésilienne, tout comme il y a une littérature française ou n’importe quelle autre. L’épithète qui accompagne le nom « littérature » fut autrefois la cause de querelles ; il était au centre du débat intellectuel qui entoura le processus d’indépendance politique du Brésil, mais aujourd’hui il semble s’accommoder naturellement aux côtés du substantif qui l’encadre dans une activité universelle. Apparemment, l’expression « littérature brésilienne » devrait être mise en doute de la même manière que nous mettons en question l’expression « littérature anglaise » ou « littérature portugaise ». Ce que nous remettrions en cause serait exactement le critère de la nationalité comme distinctif de la poésie. Nous voudrions alors savoir s’il existe une manière brésilienne de poétiser qui serait différente de toutes les autres. Et là-dessus, le fait que nous parlons du Brésil et de sa littérature serait gratuit. Nous pourrions donc passer au traitement de la littérature italienne, par exemple. Toutefois, l’expression « littérature brésilienne » appartient à un champ sémantique spécifique, rejoignant très fréquemment l’ensemble de la littérature latino-américaine. Historiquement, celle-ci débuta dans un nouveau continent dû à une action exogène ; et pour illuminer ce fait il y aurait trois chemins interprétatifs : le premier identifie la naissance d’une littérature à l’épanouissement d’une langue ; le second l’identifie à la localisation géographique de l’activité de poétiser ; le troisième l’identifie au changement politique : la littérature serait l’expression d’une certaine nation qui a commencé à être considérée en tant que telle à partir d’une intervention dans le mode d’organisation de la société. Le problème concernant la première interprétation est évident : si la littérature appartient au patrimoine de la langue dans laquelle elle est composée, les expressions littéraires doivent être encapsulées dans la culture linguistique originaire, de sorte qu’il n’y aurait ni la littérature brésilienne, ni la belge, ni la néozélandaise etc. La seconde solution présente les confusions les plus variées, puisqu’elle superpose la condition géographique au fait littéraire ; ce qui en découle, c’est qu’un auteur qui a vécu et écrit au Brésil pourrait être considéré comme un représentant de la littérature portugaise, dans le cas où il est né au Portugal ― e.g., Tomás Antônio Gonzaga (1744-1810). En sens inverse, quelqu’un qui est seulement né au Brésil mais a vécu au Portugal pourrait être considéré comme un représentant de la littérature brésilienne ― e.g., Teresa Margarida da Silva e Orta (1711/1712-1793). Enfin, le troisième angle d’observation est généralement le plus adopté, le plus convaincant, le plus exploré ; il n’admet pas la dissociation entre les lettres et les conditions matérielles.

Nous ne pouvons penser l’exercice de l’écriture littéraire comme étant exclusivement un phénomène d’expansion de la liberté individuelle, car ce serait la même chose que confondre la liberté de création avec la liberté absolue. Pour l’artiste aussi bien que pour l’homme en général, la liberté dépourvue de conditions n’existe pas ; ce qui existe, c’est un éventail de choix plus ou moins diversifié, déterminé par le temps et par l’espace (Lima, 1954, p. 120). Les conditions extérieures à la création la rendent possible, bien que la disposition individuelle soit la cause véritablement déterminante de l’œuvre. Il est très commun que nous observions l’irruption de publications littéraires qui relèvent directement des circonstances, celles qui sont attachées davantage à l’immédiateté perdant un peu de leur qualité esthétique ; cela n’explique néanmoins pas les ouvrages géniaux, car ils sont le plus souvent des expressions de réaction aux conditions matérielles. Mais les œuvres des génies constituent un canon, n’ayant pas de force suffisante pour engendrer l’histoire littéraire, qui est le produit du mouvement de la civilisation, c’est-à-dire de la transmission renouvelée du légat du passé au présent. En bref, ce que l’on veut dire, c’est que la littérature, comme un phénomène de civilisation, ne peut s’épanouir que dans un environnement fécond, empreint de tradition, non seulement culturelle, mais surtout littéraire. Il est évident qu’un entourage qui favorise l’enrichissement intellectuel par les arts et les connaissances fournit les conditions de surgissement des poètes et des écrivains. Il est également vrai que les grandes périodes de décadence de la civilisation peuvent devenir encore plus favorables à la création, mais cela ne doit être que le contrecoup des moments de stabilité. Pour toutes ces raisons, la compréhension historique des origines de la littérature brésilienne nous semble la plus adéquate.

Il nous semble alors très clair que nous ne pouvons comprendre la genèse de la littérature brésilienne si nous la prenons comme un phénomène isolé ; il faut regarder la totalité historique, une période compacte et complexe de création d’une nouvelle culture. Depuis le renouveau méthodologique apporté par le relativisme culturel, nous savons que les catégories d’analyse comme la « culture » et la « race » ne sont pas fixes, devant être observées comme des réalités mobiles. D’où l’idée très importante selon laquelle la littérature brésilienne, dans les deux premiers siècles suivant la phase de découverte, n’était qu’un prolongement de la littérature portugaise, mais un prolongement modifié par des circonstances sui generis. Songeant à Oswald Spengler (1986) et à Gilberto Freyre (1966), on dirait que la race et la culture des Portugais n’auraient pas pu être tout simplement transportées au Nouveau Monde, en y restant intactes. La compréhension d’Araripe Júnior (1958, p. 494 sv.) là-dessus est assez pénétrante : le mouvement historique provint de l’extérieur, de la Métropole, qui apporta ses institutions sociales, ses coutumes de race, ses principes d’éducation, ses idées religieuses, mais tout cela dut être acclimaté, neutralisé, sous l’influence puissante du nouveau milieu, qui déclencha chez les colons un processus psychologique que l’auteur appela « l’obnubilation », c’est-à-dire un certain phénomène de changement de la chimie cérébrale motivé par le besoin de s’adapter à l’inconnu.

Dans la tradition critique brésilienne, nous trouvons deux directions interprétatives opposées de ce phénomène intrinsèquement contradictoire. L’une souligne le concept de transfert, de prolongement, de transplantation ; l’autre, le concept de transformation, d’altération, de symbiose. L’une est principalement historico-sociologique ; l’autre, historico-stylistique. Bref, l’une ne reconnaît point l’apparition de nouvelles valeurs littéraires suite à la colonisation, tandis que l’autre affirme le contraire. Les deux sont néanmoins historiquement orientées.

Le courant historico-sociologique peut être synthétisé par les idées de Castello (1972) dans son étude fondamentale pour la compréhension de la période coloniale de la littérature brésilienne. Cette étude porte sur les principales idées de l’historiographie littéraire de José Veríssimo (1963), Antonio Candido (2007) et Oliveira Lima (1896). D’une manière générale, pour ces auteurs, la nationalité de notre littérature est une expression politique, puisqu’elle a dépendu, pour fleurir, du processus historique qui a abouti à l’Indépendance du Brésil. Alors, pendant ladite période coloniale, il n’y a eu que des manifestations littéraires, de simples reflets de la littérature portugaise ; des manifestations sporadiques, en ne formant pas une continuité dans le temps. Selon ce point de vue, la culture du pays colonisateur était astreignante, en imposant ses formes et ses topoi poétiques, bien qu’une « intention particulariste » ― c’est l’expression d’Oliveira Lima ― ait pu être vérifiée dans la réverbération des lettres péninsulaires sur l’Amérique portugaise. Il s’agissait d’un sentiment nativiste, d’un sens d’appartenance, d’un amour pour la terre de choix ou de naissance. Cette imprégnation des valeurs proprement brésiliennes serait arrivée peu à peu, pouvant être constatée par la mise en œuvre de formes lyriques ou épiques qui manifestaient des thèmes de l’univers mythologique indigène ou concernant l’exubérance de la nature tropicale. Nous serions enfin passés d’une phase d’absolu mimétisme littéraire, déclenchée par la pauvreté et par l’infériorité des facteurs culturelles internes, à une phase d’affirmation d’une destinée pour la nation ; d’une phase de répercussion à une phase de création (romantisme). Il est vrai que, pour Candido (2007), à partir de la poésie néoclassique de Cláudio Manuel da Costa (1729-1789), notre littérature commence à s’esquisser, à s’engager dans la construction un projet esthétique national ; c’est, pour le critique, le moment décisif de la formation.

Le principal problème de ce biais interprétatif, c’est qu’il affirme hâtivement l’existence d’un antagonisme entre la culture portugaise, la culture de l’envahisseur, et la culture locale, la culture primitive ; mais nous ne pouvons oublier que cette dernière était autochtone, qui, seule, n’aurait pas constitué ce que nous appelons « culture brésilienne ». Celle-ci découle de l’ajustement de trois autres : la portugaise, la native et, en dernier lieu, l’africaine. Si l’on dit que l’affirmation de la littérature brésilienne a relevé à la fois du refus des sources portugaises et de l’énonciation exaltée de l’indigénisme, on ne considère donc pas l’influence portugaise dans la constitution de ce que l’on appelle le caractère national. De même que notre littérature, nos institutions sociales (la religion, l’architecture, les techniques de production de la vie matérielle etc.) se sont développées sous l’influence majeure de l’action des Portugais, mais cette action n’était pas exogène ; anthropologiquement, c’était une action constructrice, formatrice, édifiante. Aux trois premiers siècles après la colonisation, nous constatons plutôt l’existence d’une bicontinentalité,1 c’est-à-dire d’une communauté de valeurs et de normes péninsulaires existant outre-mer et acquérant progressivement de nouvelles physionomies.

Une tradition de pensée distincte, que nous avons appelé « historico-stylistique », cherche à mettre en valeur l’argument selon lequel la colonisation signifia une révolution, qui fut capable de déchaîner le mouvement d’édification de notre civilisation. Nous employons ici le terme « civilisation » d’après l’acception donnée par Franklin de Oliveira (1978, p. 17) : une communion humaine consciente des valeurs et des buts qu’elle doit poursuivre, en visant à un certain progrès et en cultivant l’idéal de perfectionnement. On y retrouve la notion de vivre organiquement et fonctionnellement, à savoir ce que Gilberto Freyre (1966) démontra longuement comme la conciliation plastique entre les trois groupes ethniques qui convivaient à l’intérieur de la grande propriété rurale ― une grande maison dont l’architecture spécifiquement créée pour la vie au Brésil agglutinait tous les éléments destinés à façonner un rythme régulier de convivialité.

Le principal représentant de cette tendance est surement Afrânio Coutinho, pour qui une nouvelle expérience historique et géographique fonda :

Une civilisation métisse, « brésilienne », avec des caractéristiques propres, exprimées dans l’usage particulier qu’elle fit du langage hérité, dans les coutumes, dans les manifestations folkloriques, artistiques, religieuses, dans les types de travail et d’économie, dans les manières d’être et d’agir du nouvel homme qu’ici commença à se former depuis le début. (Coutinho, 1968, p. XXII).2

Pour Coutinho, il est certain que ce « nouvel homme », c’est-à-dire cet homme sentimentalement et intellectuellement modifié, était également contraint de trouver un nouveau style, accordé à ses besoins ― pourrions-nous dire ― américanistes d’expression. Et ce nouveau style ne serait jamais une complète insubordination à la tradition littéraire, une révolution dans les principes qui nous furent légués depuis l’époque ionienne-dorique de la littérature grecque jusqu’à la Renaissance. Selon Varnhagen (1850, p. XVI), « se trompe celui qui pense que, pour être un poète original, il faut rétrocéder à l’abc de l’art, plutôt qu’adopter et bien prendre possession des préceptes du beau, que des anciens reçut l’Europe. » En effet, à partir de la production écrite du premier poète brésilien, nous pouvons apercevoir un langage dont les traits les plus saillants marquent un caractère unique, une personnalité littéraire façonnée par des exigences historico-sociales, outre ― est-il évident ― des exigences subjectives. Nous parlons de l’œuvre ecclésiastique de José de Anchieta, l’auteur qui posa les fondations de ce qui deviendrait la civilisation brésilienne. Un extrait de Maritain (1935, p. 40-41) explique, bien qu’indirectement et toutes proportions gardées, le principe moral de la littérature d’Anchieta : « Toute civilisation forte impose à l’art des contraintes extérieures, parce qu’elle soumet tout le domaine pratique au primat du bien de l’homme, et ordonne puissamment toutes choses à ce bien. » Pour compléter cette vision, il nous convient aussi la perception de Sylvio Romero :

La plus ancienne figure de notre histoire intellectuelle est l’abbé José de Anchieta. La critique mesquine […] l’a supprimé de son cadre. Anchieta est généralement considéré un Portugais, un étranger, de certaine influence religieuse, et plus rien. […] Je prends les choses sous un angle divers. Anchieta fut un insulaire, un quasi indigène des Canaries, un passionné, un hystérique, qui, dans une certaine mesure, devint Brésilien. (Romero, 1902, p. 118).

Il y en a qui ne considèrent Anchieta que comme un poète créateur d’une lyrique naïve, de mérite strictement pédagogique, de telle sorte que seul le caractère documentaire de sa production devrait être pris au sérieux. Toutefois, ceux-là ne méritent pas notre attention, peu soucieux qu’ils étaient de comprendre Anchieta en fonction de son contexte historique, et mettant fréquemment à la place de l’exemption critique leurs idéologies et inclinations personnelles. Certes, pendant longtemps, le grand problème de l’attribution à Anchieta de notre genèse littéraire concernait l’incapacité d’identifier la vraie paternité du codex où se trouvait le contenu de sa création. Serafim Leite, S.J. (1938, p. 647), et Manuel Bandeira (1954, p. 19) disent qu’il n’est pas possible d’affirmer suffisamment qu’Anchieta fut l’auteur de fameux cahiers que l’on lui attribue.

Le mépris pour l’œuvre d’Anchieta ― et par conséquent pour le passé historique de la nation brésilienne ― fut tellement grand que durant plus de trois siècles la poésie lyrique de l’auteur n’a jamais été soumise à un travail de critique textuelle. Seul Afrânio Peixoto, en 1923, avec le soutien de l’Académie Brésilienne de Lettres, publia une partie des compositions poétiques d’Anchieta écrites en portugais et en tupi, dans un ouvrage intitulé Primeiras letras. Mais la version d’origine de ces poèmes était peu fiable : il s’agissait de copies manuscrites assez imparfaites des sources primaires. Une partie de ces reproductions ont été obtenues par Franklin Massena, en 1863, et se conservent dans l’Institut Historique et Géographique Brésilien ; l’autre partie appartenait au baron d’Arinos, qui les a trouvées dans l’archive de la Compagnie de Jésus à Rome et les a données à Melo Morais Filho pour qu’il les publie tout d’abord dans son Curso de literatura brasileira et puis dans son Parnaso brasileiro.3

Lors de la démarche de béatification d’Anchieta par le Dicastère pour les Causes des Saints, le codex de 208 feuilles du poète a été envoyé, entre 1731 et 1733, du Brésil à Rome pour une révision, finissant préservé dans l’Archivum Romanum Societatis Jesu, où, en 1929, l’abbé José da Frota Gentil, S.J., l’a trouvé, examiné et puis pris en photo. Les photocopies ont été remises aux soins de Maria de Lourdes de Paula Martins, qui occupait la Chaire d’Ethnographie et Langue Tupi-Guarani de l’Université de São Paulo, pour l’élaboration d’une édition scientifique, critique et diplomatique des poèmes lyriques et des pièces dramatiques ― écrits en portugais, castillan, latin et tupi ― du vénérable José de Anchieta. Après la publication de ce travail fondamental, on peut douter de la filiation d’un poème ou l’autre, ce qui est très commun quand on traite d’une œuvre volumineuse de longue date qui n’a jamais été signée, mais il est hors de question que l’ensemble de la composition ne doive continuer à être attribué à Anchieta, conformément aux études philologiques de Maria de Lourdes de Paula Martins.4 C’est également l’opinion de l’abbé Hélio Abranches Viotti, S.J (1954, p. XXV-XXVI).

Il est certain qu’Anchieta fut l’un des principaux responsables de l’unité culturelle brésilienne. Débarquant avec d’autres missionnaires au Brésil en 1553, il s’est consacré au catéchisme des indigènes et, pour ce faire, a appris leur langue, a établi leur grammaire et a composé pour leur mise en scène des pièces théâtrales en tupi. Seule cette tentative d’incorporation d’éléments hétérogènes justifierait de la naissance d’une littérature véritablement brésilienne :

Eux, les jésuites, nous appartiennent en réalité, et non pas simplement en tant que précurseurs, comme l’a voulu Sylvio Romero. C’est par eux, par leurs compositions poétiques, à peine partiellement conservées jusqu’à aujourd’hui, qu’il faut obligatoirement commencer n’importe quelle étude de notre poésie coloniale. (Holanda, 1991, p. 411).

La défense stylistique de la genèse de la littérature brésilienne à partir d’Anchieta a gagné plus de solidité avec l’étude de Leodegário de Azevedo Filho (1966), puisque, selon lui, le rattachement du style du poète à la tradition esthétique médiévale, en opposition aux tendances humanistes et classicistes de la Renaissance qui prévalaient dans le monde occidental aux XVe et XVIe siècles, a parfaitement servi à ses nécessités pédagogiques d’adaptation culturelle. Le choix du vers de sept («redondilha maior») ou cinq («redondilha menor») syllabes, du schéma de rimes et des genres lyriques (la variation du rondeau ayant une glose, le chant et les chansonnettes, l’hymne) corroborent une forme qui appartient à la versification péninsulaire du bas Moyen Âge. C’est la forme prédominante du Chansonnier Général, qui n’a aucune relation avec le dolce stil novo, ce style dantesque qui a modifié la poésie courtoise du gai savoir, en la rendant plus philosophique. Le langage et l’orthographe d’Anchieta sont archaïques, se rattachent à l’univers médiéval, sont étrangers à la nouvelle mesure poétique (le vers décasyllabe héroïque ou saphique) divulguée au Portugal par Sá Miranda, ce qui peut se vérifier par ces strophes d’un des plus beaux poèmes de l’abbé, «Santa Inês» :

Vós sois, cordeirinha,
de Iesu formoso,
mas o vosso esposo
já vos fez rainha.
Também padeirinha
sois de nosso povo,
pois, com vossa vinda,
lhe dais lume novo. (Anchieta, 1954, p. 382).

Dans ces vers spontanés de louange à la sainte Agnès de Rome, la martyre victime de la persécution de Dioclétien, nous pouvons identifier un style de transition entre le Moyen Âge et le baroque, sous les auspices de la Contre-Réforme. Basé sur les doctrines réaffirmées au Concile de Trente, écarté du rationalisme et du paganisme humanistes, mettant en avance la vie d’outre-tombe plutôt que la vie terrestre, Anchieta vivait une contradiction typiquement baroque ; il fut un poète du baroque primitif, et non pas un poète du dernier baroque, soit du baroquisme et du maniérisme. S’appuyant sur l’ouvrage célèbre de Hauser, Sozialgeschichte der Kunst und Literatur, Leodegário de Azevedo Filho dit :

Il n’est pas étonnant […] que la littérature jésuitique de nos origines soit prébaroque, puisqu’un des courants initiaux de la Contre-Réforme, dans la branche esthétique, fut exactement le sens de repopularisation des arts, afin d’amener le Catholicisme au sein des masses, en opposition aux idées réformistes. (Azevedo Filho, 1966, p. 54).

Or, l’aspect stylistique d’un baroque originaire, marqué de simplicité et popularité, se conformait aux desseins catéchistes du jésuite Anchieta, qui se voyait contraint de transfigurer la doctrine médiévale anti-terrestre pour qu’elle acquière un sens plus approprié à la cosmovision païenne des autochtones. Alors, le prébaroque ou le baroque primitif fut le premier style de la littérature occidentale pratiqué au Brésil, exprimé dans un lyrisme simple et populaire, révélant l’expérience singulière du Nouveau Monde. Tout cela se passait différemment au Portugal, où régnait un style particulièrement attaché aux valeurs esthétiques de la Renaissance et du XVIe siècle, déjà en rupture avec le Moyen Âge. Afrânio Coutinho (1976, p. 43-44) nous aide à comprendre l’originalité de la première expérience littéraire brésilienne face à ce qui se pratiquait au Portugal. Pour le critique, les poètes portugais n’ont pas incorporé sérieusement l’esthétique baroque dû à des causes politiques et sociales : le baroque fut un phénomène plutôt espagnol, et le Portugal réagissait contre la domination politique de l’Espagne, y compris dans le cadre des arts. Alors, tandis que l’esprit de la Renaissance primait au Portugal, le Brésil bâtissait les piliers d’une littérature à caractère natif initialement prébaroque, avec Anchieta, et puis baroquiste, avec Gregório de Matos (1633-1696), Antônio Vieira (1608-1697) et Botelho de Oliveira (1636-1711).

Pour toutes les raisons présentées, nous croyons que le critère historico-stylistique est le plus adéquat au dévoilement de la genèse de la littérature brésilienne. L’adaptation d’un style de la culture littéraire européenne à un processus d’hybridation raciale ― le métissage entre les colons et la population locale rendant la colonie de l’Amérique portugaise un cas unique ― est un fait qui nous empêche de traiter les relations littéraires entre le Portugal et le Brésil comme de simples prolongements, des réverbérations naturelles. Définitivement, l’histoire littéraire n’est pas seulement un phénomène accessoire qui accompagne l’histoire politique ; elles ont beau garder des points de contact, elles n’en restent pas moins indépendantes. Enfin, la tendance d’identifier la littérature coloniale à la littérature portugaise, parfois aussi qualifiée de littérature luso-brésilienne, nous semble tout simplement un manque de disposition à franchir l’obstacle de l’établissement d’un concept assez rigoureux des origines. Par ailleurs, le déplacement de l’œuvre de l’abbé Anchieta hors de l’histoire littéraire signifie renoncer à s’attaquer à un problème fondamental, qui remet même en cause le principal motif allégué depuis Sylvio Romero et José Veríssimo5 pour qualifier de portugaise la littérature coloniale : le facteur linguistique. Leodegário Azevedo Filho nous rappelle que :

On ne peut cesser d’apprécier, en bloc, l’œuvre d’Anchieta, peu important la diversité de langues dans lesquelles elle fut écrite. La science du langage nous démontre que, dans les processus d’interaction linguistique, il existe toujours une phase de bilinguisme, ou même de polylinguisme, jusqu’à ce que la langue la plus cultivée prédomine. Ainsi, on ne peut dire que notre langue, au XVIe siècle, était la portugaise, puisque celle-ci, seulement au XVIIIe siècle, selon la thèse de Serafim da Silva Neto, sur la base de celle de Theodoro Sampaio, s’implanta définitivement au Brésil. Notre littérature, par conséquent, dans ses origines, se caractérise nécessairement par une phase de concurrence linguistique, important plus, dans ce cas, l’examen de la structure des œuvres par elles-mêmes que la langue dans laquelle elles furent rédigées. Alors, bien que l’ouvrage De Gestis Mendi de Saa ait été écrit en latin, il appartient à notre littérature, par le contexte, par le récit, par les personnages, par le thème historique et par la signification qu’il présente. Dans la même situation se trouve le théâtre d’Anchieta, écrit en plusieurs langues et avec une technique hispanique-portugaise, mais essentiellement brésilien. À quelle littérature, en effet, pourrions-nous affilier le théâtre d’Anchieta, si ce n’est à la nôtre ? (Azevedo Filho, 1966, p. 282-283).

Il est bon de noter que ce plurilinguisme d’Anchieta ne fut pas un phénomène isolé ; Botelho de Oliveira, le premier poète brésilien qui publia un livre de poésies typographié ― Música do parnasso (1705) ― le fit aussi : ses compositions furent écrites en portugais, espagnol, italien et latin. Toutefois, différemment d’Anchieta, Botelho de Oliveira ne se mêla pas si viscéralement aux problèmes politiques de la colonie portugaise, la majeure partie de ces poèmes n’ayant pas lieu au Brésil, à l’exception du petit poème «A ilha da Maré», ce texte considéré, par sa tournure pittoresque, l’une des premières manifestations de notre nativisme littéraire. De toute façon, ce qui est le plus important de garder à l’esprit, c’est que l’analyse de la genèse de la littérature brésilienne doit porter à la fois sur les aspects formels des expressions autonomes et sur les relations entre les faits littéraires, de sorte que les deux biais de l’investigation ne puissent devenir vraiment compréhensibles que quand ils sont synthétisés dans l’interprétation historique. À en croire, l’œuvre d’Anchieta nous affiche une contradiction : bien que la disposition missionnaire et pédagogique de ses compositions n’ait point eu de continuité historique, son style protobaroque, son indigénisme et ses thèmes historico-sociaux semèrent les bases idéologiques qui eurent un développement ultérieur.

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  • 1
    Nous avons emprunté le concept de « bicontinentalité » de Gilberto Freyre (1966, p. 10 sv.), qui a dit des Portugais qu’ils ont toujours été un peuple indéfini entre l’Europe et l’Afrique, présentant alors un dualisme de race et de culture.
  • 2
    Dans cet article, toutes les traductions ont été faites par nous-mêmes.
  • 3
    Sérgio Buarque de Holanda, dans son Antologia dos poetas brasileiros da fase colonial, un ouvrage hautement respectable dû à la rigueur de l’établissement des textes de la période coloniale (pas toujours fidèles et facilement trouvables), aussi bien qu’à la sécurité des commentaires philologiques, reproduit le doute à propos de la paternité des manuscrits conventionnellement attribués à Anchieta : « On ne peut attribuer avec absolue sécurité à Anchieta toutes les poésies qui circulent en son nom. Une critique perspicace trouverait peut-être, parmi elles, des divergences de forme et de manière, qui s’ajustent mal à cette attribution. » Toutefois, nous savons que le prestigieux historien s’est basé sur la copie qui est à l’Institut Historique et Géographique Brésilien, en la confrontant, aux moments d’hésitation, avec l’autre copie manuscrite du baron d’Arinos. Cf. Holanda (1979, p. 1, 487).
  • 4
  • 5
    Sur ladite littérature coloniale, affirme José Veríssimo (1977, p. 71) : « Toute œuvre littéraire de cette période n’est que strictement portugaise, par son inspiration, sa langue, son expression. »

Edited by

  • Editora-Chefe:
    Cássia Maria Bezerra do Nascimento
  • Editora Executiva:
    Rachel Esteves Lima
  • Editora Executiva:
    Anderson Bastos Martins, Cássia Dolores Costa Lopes, Jorge Hernán Yerro

Publication Dates

  • Publication in this collection
    16 Dec 2024
  • Date of issue
    2024

History

  • Received
    29 Aug 2024
  • Accepted
    17 Oct 2024
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