ENCADRÉ 1 Transmission Intergénérationnelle du Patrimoine et Reproduction Dynastique
La société démocratique se traduit par un souci d’égalité entre ses membres. Cette égalité est contredite par ce que l’on appelle les “inégalités de destin”, c’est-à-dire l’immobilité sociale. En France, cette question est, depuis plusieurs années, au centre du débat politique. L’orientation néo-libérale prise par les pouvoirs publics dans différents valorise l’égalité des chances au détriment de l’égalité des places et construit, sur la base de cette opposition entre la réduction hic et nunc des inégalités d’un côté, la promesse d’une égalisation des opportunités d’un autre côté, une action qui, si elle se révèle très inégalitaire, n’en est pas moins porteuse d’une forme de cohérence. La “Troisième voie” néo-travailliste de Tony Blair dans le Royaume-Uni de la fin des années 1990 et du début des années 2000 a ainsi trouvé un écho dans les formulations du candidat à la présidence de la République Emmanuel Macron en 2017.
L’éducation et les dotations en capital sont la clé d’une promesse de renouvellement de la social-démocratie sur une base méritocratique. Loin de se limiter au discours politique, cette promesse se diffuse avec les idéaux méritocratiques à de larges pans de la société, au premier rang desquels les établissements d’enseignement supérieur d’élite. Même si la traduction de ces politiques est souvent très inégalitaire, dans la mesure où les réductions d’impôt pour les plus riches sont immédiates quand les investissements sur la jeunesse sont de portée plus limitée et d’effet plus lointain, rappeler l’existence de ces débats a le mérite de souligner la place, critique, de la philanthropie dans la tension entre différents idéaux appartenant, les uns et les autres, à la démocratie. Ainsi, dès lors que l’on s’intéresse aux pratiques sociales et aux aspirations qui l’animent, la philanthropie s’inscrit simultanément aux deux pôles de cette nouvelle orientation et constitue un observatoire et un révélateur des contradictions qui l’animent entre promotion de l’autonomisation d’un côté et reproduction – transmission intergénérationnelle – de la richesse de l’autre. Il y a bien une contradiction car l’idéal de l’égalité des chances ne peut, en réalité, s’affranchir d’une réflexion sur l’égalité des conditions, ne serait-ce que quand ces dynamiques intergénérationnelles sont prises en compte, point bien souligné par l’économiste Antony Atkinson dans son dernier ouvrage Inequality: What can be done? La possibilité d’accéder à l’intimité de plusieurs familles dans le cadre d’une enquête sur des fondations familiales a confirmé, après d’autres études l’importance de ces enjeux de transmission intergénérationnelle du patrimoine pour les philanthropes. A l’horizon de la mobilisation, une préoccupation dynastique s’exprime, la pérennité du capital transmis étant l’objet d’un travail multiforme de préparation des héritiers à leur rôle et aux responsabilités qui l’accompagnent. Le témoignage de Marie-Jeanne Bouton, principale animatrice d’une fondation importante dans les domaines de la solidarité et de l’autonomisation des publics en difficulté, fait ressortir à quel point cet enjeu est central pour les membres de sa famille impliqués dans la fondation. Celle-ci est une des initiatives qui font converger une famille liée par la détention d’actions autour de projets et de valeurs. La cohérence de la gestion du groupe est renforcée, les conflits neutralisés et apaisés, les valeurs du fondateur transmises grâce à cette fondation familiale.
ENCADRÉ 2 Formes d’État Social et Place Donnée à la Philanthropie dans la Société
Les analyses en termes d’État social, ou de Welfare Regime ont le mérite de faire ressortir les cohérences sociales et sociétales qui s’imposent du fait de l’organisation des institutions. Un jeune anglais ou un jeune danois quitteront, en moyenne, le domicile parental beaucoup plus précocement qu’un jeune espagnol ou un jeune italien, non par volonté personnelle d’indépendance mais précisément parce qu’ils vivent dans une société où les formes de solidarité font reposer sur le marché (Royaume-Uni), l’État, via des bourses (Danemark) ou sur la famille (Italie et Espagne) les arrangements sociaux fondamentaux. Pas plus que d’autres domaines, la philanthropie n’échappe à cet ancrage dans les structures sociales. Les travaux du sociologue danois Esping-Andersen, ainsi que ceux de Peter Hall et David Soskice sur les variétés du capitalisme et la place qu’y tient l’État, ont permis de mieux distinguer les configurations sociales, économiques et politiques des pays du Nord global. Prenant appui sur ces typologies, Anheier et Daly ont produit une classification de la place des fondations au sein de 18 pays (États-Unis et Europe) et de leur rapport à l’État. On peut distinguer tout d’abord un modèle social-démocrate (Suède, Norvège, Finlande, Danemark), avec un tiers-secteur fort, où les fondations agissent en complément d’un État social fort développé. Ensuite, un système corporatiste se dégage, avec plusieurs configurations. Une première configuration est centrée sur l’État (France, Belgique, Luxembourg), avec un tiers-secteur faible et une forte supervision par l’État des fondations. Une deuxième est davantage centrée sur la société civile (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Suisse et Lichtenstein), avec des fondations dans un rôle de subsidiarité à l’État, notamment dans le domaine de l’État social et de l’éducation. La dernière configuration du modèle corporatiste est la méditerranéenne (Espagne, Italie, Portugal), structurée par des fondations historiquement liées à la religion et l’émergence plus récente de fondations privées. Le troisième modèle est le libéral (États-Unis, Royaume-Uni), avec un tiers-secteur fort, où les fondations forment un secteur autonome et parallèle au gouvernement, agissant pour l’expression du pluralisme des valeurs. Enfin le quatrième modèle, étatiste, distingue une configuration plus périphérique (Irlande, Grèce) où le tiers-secteur est faible, avec un rôle spécifique pour les solidarités à distance liées à l’émigration, et où les fondations compensent les lacunes de l’État. Une seconde configuration de ce modèle étatique concerne les pays de l’Est de l’Europe, post-communistes, où le tiers-secteur est d’une importance modérée, mais avec des fondations en rapide développement dans les dernières décennies, dans une position parallèle à l’État-social mais parfois dans des liens étroits à des entreprises privées.
ENCADRÉ 3 Un Héritier Rebelle: Patrick Lescure, Fondateur d’un Monde par Tous
Patrick Lescure est l’héritier d’une dynastie industrielle. Loin de renier cet ancrage, il est le mémorialiste et le généalogiste de sa nombreuse famille, le gardien de la mémoire d’un groupe qui, sous l’impulsion de son père, capitaine d’industrie profondément marqué par le christianisme, a crû en même temps qu’il s’est enrichi au fil de la croissance de l’entreprise. Comme tous ses frères et sœurs, Patrick Lescure a bénéficié d’un accroissement très significatif de son patrimoine au moment de l’entrée en bourse de l’entreprise familiale, un fleuron industriel français. Il récuse cependant la légitimité des inégalités dont il bénéficie et combat la rupture avec la démocratie et la dignité humaine que la richesse lui donne, en même qu’elle créé la pauvreté des autres. Il lie sa démarche philanthropique à une critique de la richesse d’où provient son acte de fondation et cherche à redistribuer ce capital. Il va plus loin, en finançant des actions qui remettent en cause les différentes formes de domination (sociale, raciale, patriarcale) et qui ont, en commun, de chercher à saper la reproduction des inégalités. Avec sa fondation, “Un monde par tous”, il a décidé d’œuvrer à la disparition d’écarts de richesse qu’il juge iniques et dont il bénéficie pourtant. Cette fondation redistribue une part très importante et significative des dividendes qu’il touche. Sa démarche, radicale et participative, conteste la distribution qui la rend possible et, loin de le placer en contradiction, sa richesse est mise en cohérence avec ses idéaux. Un monde par tous soutient nombre d’associations qui luttent contre la prédation écologique, les inégalités sociales, le traitement des pauvres et des migrants, mais aussi la reproduction des inégalités de genre et de race. Si elle est minoritaire dans le champ de la philanthropie, sa démarche n’est pas isolée (Lefèvre, 2018). Elle se caractérise par une proportion de la richesse consacrée à la fondation très supérieure à celle des autres fondations et par un soutien plus engagé dans une remise en cause politique de l’ordre social, politique et économique établi. Elle trouve un écho profond dans l’ouvrage de Patrick Minot, lui-même ancien-philanthrope, ayant dépensé tout le capital qu’il souhaitait consacrer à sa fondation, une justification argumentée.