Abstract
Cette étude part du constat que la notion de formes discrètes de psychose a pratiquement disparu des systèmes diagnostiques contemporains des maladies mentales. Face à cette impasse, nous proposons une lecture des contributions lacaniennes sur cette question, à partir de son dernier enseignement. Si, à première vue, l’intérêt de Lacan pour ces tableaux cliniques semble limité, l’analyse systématique de ses séminaires et de ses écrits nous montre qu’il est présent dans les quatre périodes paradigmatiques de son enseignement. Les idées de Lacan sont ensuite discutées dans la perspective de la notion de psychose ordinaire. Une nouvelle orientation clinique se dégage. La clinique qui, à travers la parole du patient, vise soit la consolidation des compensations fragilisées, soit l’élaboration d’une suppléance.
Mots-clés
Syndrome de psychose atténuée; psychose ordinaire; compensation; suppléance
Abstract
This study addresses the gradual disappearance of discrete forms of psychosis from contemporary mental illness diagnostic systems. In response to this trend, we examine Lacan’s contributions to the understanding of that question, starting from his last teaching. While Lacan’s initial engagement with these clinical pictures might seem limited, an extensive analysis of his seminars and writings shows its consistent presence throughout the various phases of his teaching. This study further examines Lacan’s concepts regarding the notion of ordinary psychosis, leading to the development of a new clinical perspective. This perspective via patients’ own words aims to consolidate weakened compensations or to develop a suppletion.
Keywords
Attenuated psychosis syndrome; ordinary psychosis; compensation; suppletion
Resumo
Este estudo aborda o desaparecimento gradual de formas discretas de psicose dos sistemas contemporâneos de diagnóstico de doenças mentais. Em resposta a essa tendência, aprofundamos o exame das contribuições de Lacan para esta questão, começando por seu último ensino. Embora o envolvimento inicial de Lacan com estes quadros clínicos possa parecer limitado, uma análise extensa de seus seminários e escritos revela sua presença consistente ao longo das várias fases de seu ensino. Este estudo examina ainda mais os conceitos de Lacan em relação à noção de psicose comum, levando ao desenvolvimento de uma nova perspectiva clínica. Essa perspectiva, por meio das próprias palavras do paciente, visa consolidar compensações enfraquecidas ou desenvolver uma suplementação.
Palavras-chave
Síndrome psicótica atenuada; psicose ordinária; compensação; suplementação
Resumen
Este estudio aborda la desaparición progresiva de las formas discretas de psicosis de los sistemas contemporáneos de diagnóstico de las enfermedades mentales. En respuesta a esta tendencia, nos adentramos en un examen de las contribuciones de Lacan sobre esta cuestión, a partir de su última enseñanza. Si bien el compromiso inicial de Lacan con estos cuadros clínicos podría parecer limitado, un análisis exhaustivo de sus seminarios y escritos revela su presencia constante a lo largo de las distintas fases de su enseñanza. Este estudio profundiza en los conceptos de Lacan en relación con la noción de psicosis ordinaria, lo que conduce al desarrollo de una nueva perspectiva clínica. Esta perspectiva, con base en las propias palabras del paciente, apunta a consolidar las compensaciones debilitadas o a desarrollar una suplencia.
Palabras clave
Síndrome de psicosis atenuada; psicosis ordinaria; compensación; suplencia
Introduction
Dans sa volonté de se détacher de l’héritage de la psycho-pathologie classique et de l’apport structural de la psychanalyse, la psychiatrie contemporaine voit ses catégories psychopathologiques se multiplier et ravaler au rang de troubles (Suris et al., 2016). Pourtant, dans le champ des psychoses, cet élargissement des items semble être une tentative de recouvrir une augmentation de la variabilité des manifestations cliniques des psychoses. En effet, de plus en plus de patients se présentent avec des phénomènes élémentaires discrets qui n’empêchent pas leur insertion dans la vie sociale, rendant ainsi le diagnostic plus complexe.
La notion de formes discrètes de psychose a presque disparu de la psychopathologie contemporaine. Par exemple, dans le DSM-5-TR (2022), quand il n’y a pas d’éléments clairs permettant d’établir un diagnostic de psychose, on préfèrera parler de syndrome psychotique atténué, ou de troubles de personnalités graves, dans une perspective de prévention des troubles. Pourtant, les nouvelles études empiriques vont à l’encontre de l’optimisme initial quant à la possibilité de prévention de la psychose, qui a rendu possible l’idée d’un syndrome psychotique atténué (Evrard & Rabeyorn, 2012; Moritz et al., 2019).
Quant aux troubles graves de la personnalité, les recherches montrent une forte parenté génétique entre la schizophrénie et la schizotypie. De plus, les avancées récentes de l’approche dimensionnelle des psychoses suggèrent qu’il s’agit d’un trouble plus largement lié à la catégorie très ancienne de psychose unitaire ou unique, qui montre des intrications avec le trouble bipolaire de l’humeur (Laguerre et al., 2008). Ainsi, le trouble de la personnalité schizotypique semble faire partie du spectre psychotique.
Avant la publication du DSM-5 (2013), les auteurs s’étaient engagés dans un débat concernant le maintien ou l’abandon complet du trouble de la personnalité schizoïde. Finalement, ce dernier, ainsi que les 10 autres troubles de personnalité, ont été gardés. Pourtant, du point de vue du nouveau modèle dimensionnel, présenté dans la section III, ce trouble n’est pas reconnu.
De nombreux cliniciens ont mis l’accent ces dernières années sur des cas d’états affectifs et anxieux atypiques, avec des antécédents de déclin fonctionnel, qui ne répondent pas ou répondent seulement partiellement aux antidépresseurs et aux anxiolytiques (Connor, 2009; Allen, 2017/2018). La recherche en neurobiologie a fortement mis l’accent sur les symptômes psychotiques positifs, aux détriments des caractéristiques communes à l’ensemble des manifestations du spectre psychotique: les troubles de l’expérience subjective (instabilité du sens de soi), troubles de l’intersubjectivité et de la présence au monde (Bovet, 2013). Ces patients “discrets”, se trouvent rangés dans des types de troubles qui ne rendent pas compte des opérations subjectives qui se jouent. Cela ne permet pas toujours une offre de soins qui corresponde au patient.
Face à ces écueils, nous proposons dans cette contribution une lecture des apports lacaniens à la clinique des formes discrètes de psychose pouvant être appréhendées comme des formes discrètes d’auto-traitements. Certes, les formes extraordinaires de psychose ont occupé une place majeure dans son enseignement, néanmoins Lacan a manifesté un intérêt certain pour les formes discrètes au cours des quatre périodes paradigmatiques de son enseignement, telles qu’elles sont décrites par Vanheule (2011): l’âge de l’identification imaginaire, l’âge du signifiant, l’âge de l’objet a et l’âge du nœud. Nous nous attacherons à proposer une nouvelle lecture des apports lacaniens sur la question de ces formes discrètes, qui s’éclairent à partir de son dernier enseignement. En effet, il nous semble que les recherches de Lacan sur la structure psychotique proposent très tôt des indications sur les psychoses compensées sur lesquelles se base en partie la “psychose ordinaire”, catégorie introduite par Miller (1999). Cette dernière accorde une place majeure aux inventions auto-thérapeutiques des sujets tout en donnant au clinicien des indications dans sa pratique. Aussi, nous reviendrons sur le développement de cette catégorie qui nous semble particulièrement féconde aujourd’hui.
Il nous semble important de souligner que bien qu’il y ait des différences conceptuelles entre “les formes discrètes de psychoses” et “la psychose ordinaire” (Allen, 2017/2018), dans le cadre de cet article nous les considérons comme des synonymes.
Lacan entre la psychiatrie et la psychanalyse
C’est dans sa thèse de doctorat, soutenue en 1932, que la première conception théorique sur la psychose est exposée de façon systématique. Durant cette époque, Lacan se réfère à Bleuler, Kretschmer et Jaspers, pour définir la paranoïa comme un mode de réaction, plutôt qu’une anomalie d’un processus organique. Il entendait mettre en évidence le lien direct entre “les événements vécus” par le sujet (1975a, p. 101) et les “conflits intérieurs” (p. 277) qui en découlent. Le déclenchement psychotique est alors à entendre comme “les réactions du sujet à des situations vitales” (p. 77). Son approche était psychogénétique, et s’opposait aux théories constitutionnalistes et à l’approche organiciste, qui dominaient la psychiatrie française.
C’est également dans cette œuvre que se situent ses premières références à la théorie psychanalytique. Lacan situe la fixation affective au stade infantile où se forme le surmoi, comme étant la “cause spécifique” (p. 347) de la réaction psychotique. En discutant le cas d’Aimée, son idée principale est que la patiente est captivée par ses relations étroites avec certaines personnes. Cette notion de captation par l’autre en tant qu’image en miroir implique que la différenciation entre son ego et l’autre est faible, ce qui entraîne une confusion, une ambivalence affective et des sentiments d’intrusion. Lacan indique qu’Aimée traite ces expériences aversives par le biais de l’extériorisation. Elle les déplace sur des célébrités qui incarnent en quelque sorte une image idéale de ce qu’elle aimerait être. Ses persécuteurs sont “les doublets, triplets et successifs tirages d’un prototype”, celui de sa sœur aînée. Il résume son point de vue en affirmant qu’“Aimée frappe (...) son idéal extériorisé, comme la passionnelle frappe l’objet unique de sa haine et de son amour” (p. 253).
Dans la discussion sur les processus pathogènes, Lacan souligne deux caractéristiques de personnalité qui sont clairement présentes dans le cas d’Aimée: la psychasthénie, qui expliquerait son incapacité à trouver des moyens adéquats pour faire face à la haine, et une nature sensitive, qui explique sa sensibilité aux conflits. Lacan retient l’idée de Kretschmer selon laquelle un caractère sensitif (Kretschmer, 1963) est souvent à la base de la paranoïa. Il ajoute que dans l’étiologie de la psychose, on peut trouver un type spécifique d’événement ou d’expérience: “L’expérience originale qui détermine la psychose, est celle qui révèle au sujet sa propre insuffisance, l’humilie sur le plan éthique” (1975a p. 92). Les situations qui provoquent de telles expériences incluent les conflits éthiques liés à la sexualité, l’échec professionnel et les conflits dans les relations sociales. Aussi, il fait référence aux travaux de Janet sur la conduite psychasthénique (Janet & Raymond, 1903), pour expliquer la façon dont Aimée réagit aux conflits vitaux.
Visant à généraliser les conclusions issues de ce cas, Lacan soutient que la structure antérieure de la personnalité du sujet psychotique est avant tout marquée par un inachèvement des conduites vitales. Il la distingue des conduites psychasthéniques, en mettant l’accent sur le type de relation du sujet dans la sphère sexuelle, amoureuse, matrimoniale et familiale, plutôt que la sphère sociale et professionnelle. Les problèmes rencontrés dans les relations avec les plus proches contrastent avec le fait que les mêmes sujets entretiennent des rapports avec des communautés sociales lointaines très efficaces: “Désintéressés, altruistes, moins attachés aux hommes qu’à l’humanité (...) ils s’accommodent mieux encore de (...) toutes les communautés qu’elles soient de nature morale, politique ou sociale, qui se fondent sur un lien supra-individuel” (p. 269). Il s’agit d’ “hypermoraux, jamais des amoraux”. Des ébauches de troubles psychiques, décelables dans les antécédents, consistent en des troubles de la fonction sexuelle, perversions, épisodes obsessionnels, sentiments névrotiques de dépersonnalisation et déréalisation, accès de jalousie, troubles épisodiques du caractère et accès anxieux (p. 270).
Au cours des années 1940, Lacan a mis l’accent sur le concept d’identification imaginaire comme cause spécifique de la paranoïa. Dans son essai Les complexes familiaux, publié en 1938, la paranoïa est comprise comme une fixation à un stade précoce de la formation du moi, le complexe de l’intrusion, lorsqu’une relation narcissique à la réalité et une relation spéculaire aux autres sont encore prédominantes (Lacan, 2001a). Neuf ans plus tard, dans Propos sur la causalité psychique, Lacan va plus loin dans son argumentation en affirmant que l’identification imaginaire constitue la cause psychique de la psychose (Lacan, 1947/1966a). À ce moment de son enseignement, il a conceptualisé le stade du miroir en termes de psychologie développementale, comme une période formative du développement infantile, qui a lieu typiquement lorsque l’enfant a entre 6 et 18 mois (Lacan, 1949/1966b). Comme le souligne Vanheule (2011), c’est à partir des années 1950 et de l’introduction du schéma à deux miroirs, que Lacan commence progressivement à discuter du stade du miroir en termes de mode de relation aux autres, qu’il qualifie d’Imaginaire. Dès lors, conformément à la phase structuraliste de son enseignement, il ne s’agit plus d’une phase chronologique où l’on pourrait régresser, mais d’un mode typique de relation à autrui.
Lacan et le structuralisme
Dans l’article classique de Lacan, D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose (Lacan, 1958/1966c), la structure psychotique est définie en référence à la forclusion du Nom-du-Père. Cependant, comme Maleval (2019) le remarque, la référence à une phase prépsychotique en est absente. Nous nous concentrerons donc sur la manière dont ses idées sur les formes discrètes de psychose sont développées lors du séminaire tenu entre 1955 et 1956. La différence entre la structure névrotique et la structure psychotique est définie en termes de position du sujet par rapport à l’Autre du langage. La condition préalable au refoulement est qu’une Bejahung primordiale, une admission dans le sens du symbolique primordial, ait eu lieu. Dans la psychose, c’est la Bejahung qui fait défaut. La Verwerfung, ultérieurement appelée “forclusion”, se distingue de Verneinung, la dénégation, par le fait que à la place du retour du refoulé, ce qui est exclu du symbolique réapparaît dans le réel.
À partir de cette période de son enseignement, il n’y a plus de psychogenèse. Il emprunte la notion de phénomène élémentaire de Clérambault (1998), en la détachant de toute idée de causalité organique. Selon lui, un phénomène élémentaire n’est pas un noyau initial, autour duquel le sujet ferait une construction délirante. Nous pouvons trouver des structures analogues au niveau du phénomène élémentaire et du délire pleinement établi: “Le délire n’est pas déduit, il en reproduit la même force constituante, il est, lui aussi, un phénomène élémentaire. C’est à dire que la notion d’élément n’est pas là à prendre autrement que pour celle de structure, structure différenciée, irréductible à autre chose qu’à elle-même” (Lacan, 1955-56/1981, p. 28). Le phénomène élémentaire, caractérisé par son inertie dialectique, devient donc ce qui révèle la structure psychotique hors déclenchement.
La structure est définie comme un groupe d’éléments formant un ensemble covariant. Il s’agit de la structure interne au langage, “déjà par elle-même une manifestation du signifiant” (p. 208). Faute d’installation d’un signifiant primordial, une perturbation au niveau de l’ensemble de la structure se produit. Dans ce sens, Lacan évoque “l’extériorité du psychotique par rapport à l’ensemble de l’appareil du langage”. Le phénomène élémentaire est réinterprété par Lacan comme un phénomène structural: “le noyau de la psychose à un rapport du sujet au signifiant sous son aspect le plus formel, sous son aspect de signifiant pur, et que tout ce qui se construit là autour n’est que réactions d’affect au phénomène premier, le rapport au signifiant” (p. 284).
Ce qui garantit la stabilité au niveau de la signification est le complexe d’Œdipe, en tant que point de capiton fondamental. Dans l’expérience psychotique, hors du complexe d’Œdipe, le signifiant et le signifié se présentent sous une forme complètement divisée. Le déclenchement est donc la conséquence d’un manque rencontré au niveau du signifiant primordial — le Nom-du-Père. Au moment où le psychotique est appelé à prendre la parole, il y a un surgissement du signifiant primordial dans le réel, qui était, depuis toujours, exclu pour le sujet au niveau symbolique.
Malgré les indications sur la distinction structurale précise, Lacan nous avertit que “rien ne ressemble autant à une symptomatologie névrotique qu’une symptomatologie prépsychotique” (p. 216). Dans certains cas, il est difficile, et pourtant crucial, de poser le diagnostic structural hors déclenchement, puisque le sujet peut se servir d’une compensation imaginaire. Pourtant, peu importe si les manifestations cliniques sont présentes ou pas, la structure porte toujours le marque de béance inaugurale: “Tous les tabourets n’ont pas quatre pieds. Il y en a qui se tiennent : debout avec trois. Mais alors, il n’est plus question qu’il en manque un seul, sinon ça va très mal. Eh bien, sachez que les points d’appui signifiants qui soutiennent le petit monde des petits hommes solitaires de la foule moderne, sont en nombre très réduit” (pp. 218-219). La crise est déchaînée par quelque question existentielle et oblige le sujet à réagir à l’absence du signifiant, à la forclusion de l’Autre en tant que porteur de signifiants, par l’affirmation d’autant plus appuyée d’un autre qui est au niveau du petit autre, au niveau de l’imaginaire.
Parmi les compensations antérieures au déclenchement, Lacan s’intéresse au fonctionnement “comme si”, décrit par Hélène Deutsch. Selon lui, il s’agit d’une “compensation imaginaire de l’Œdipe absent”, par l’image paternelle, à la place du signifiant de Nom-de-Père (p. 218). Dans les années 1930, Deutsch a décrit les phénomènes “comme si”, évidents dans certains cas de schizophrénie où la vie du sujet semble complète, tout en manquant également d’authenticité et de profondeur. Alors que l’individu apparaît bien ajusté aux demandes sociales et ne montre pas des symptômes psychotiques négatifs, les sujets au fonctionnement “comme si” présentent une identité inauthentique en raison de la propension à imiter les autres. Par les produits de sa création, ainsi que par la relation avec les autres, ces sujets manifestent une certaine répétition vide: “un mimétisme psychique dont l’issue est une bonne adaptation au monde de la réalité, malgré le manque d’investissement affectif d’objet”. Il y a une absence de caractère: ils ne sont que “les ombres d’un modèle” (Deutsch, 1934/1992, p. 56). Elle affirme que la structure de la personnalité “comme si” n’est pas psychiquement structurée par le refoulement. Cette observation est clairement illustrée par l’extrait de l’un des cas: “Le mythe de notre patiente ne ressemblait en rien aux constructions fantasmatiques, conscientes ou inconscientes, où se révèle la situation œdipienne. Un exemple typique en serait-ce qu’on désigne par roman familial, qui prend souvent des formes tout à fait fantastiques. (...) Il en va autrement des fantasmes de notre patiente. Elle n’était liée à ses parents par aucune relation originelle” (p. 58). Lacan voit dans ces cas le signe de l’impossibilité d’assumer, pour un sujet, la réalisation du signifiant père au niveau symbolique. Ce qui reste est donc une image à laquelle est réduite la fonction paternelle. C’est une image qui ne s’inscrit dans aucune dialectique triangulaire, mais dont la fonction de modèle donne au sujet un point d’accrochage et lui permet de s’appréhender sur le plan imaginaire: “Le sujet adopte alors cette position intimidée que nous observons chez le poisson ou le lézard. (...) Cette véritable dépossession primitive du signifiant, il faudra que le sujet en porte la charge et en assume la compensation, longuement, dans sa vie, par une série d’identifications purement conformistes à des personnages qui lui donneront le sentiment de ce qu’il faut faire pour être un homme” (Lacan, 1955-56/1981, p. 232). C’est ainsi que les psychotiques peuvent trouver une compensation pendant longtemps, voire toute une existence, en fonction des mauvaises rencontres faites par le sujet. Ces sujets peuvent garder des comportements ordinaires, considérés comme normaux, jusqu’au moment où ils se trouveront confrontés à la béance symbolique fragilisant leurs “béquilles imaginaires” (p. 231). Le psychotique n’entre jamais dans le symbolique de la même manière que le névrosé. Il entre seulement par une sorte d’imitation extérieure et un déclenchement reste toujours possible.
Il survient au moment où la question s’impose au sujet lorsqu’il rencontre l’absence de signifiant, “quand c’est le trou, le manque qui se fait sentir comme tel” (p. 228). Deux ans plus tard, Lacan parle du surgissement d’Un-père, un père réel, quand le Nom-de-Père est appelé à la seule place d’où il ait pu advenir et où il n’a jamais été (Lacan, 1958/1996c). Comme le signifiant n’est jamais solitaire, c’est toute la signifiance du signifiant qui est menacée. Le manque d’un signifiant amène le sujet à remettre en cause l’ensemble de signifiants.
Lacan et la littérature de Marguerite Duras
Après avoir mis l’accent sur la primauté du Symbolique dans sa relation dialectique avec l’Imaginaire, Lacan opère un changement important dans les années 1960. Les problèmes qu’il a d’abord abordés avec une attention stricte à la logique du signifiant sont maintenant abordés en termes de limites du Symbolique. La nouvelle idée qu’il adopte est que certains aspects du registre de la pulsion résistent à la représentation et ne peuvent pas être articulés dans la chaîne signifiante.
Il en fait une stricte distinction entre l’être et l’existence, qu’il définit comme deux catégories dialectiquement opposées. Dans le séminaire L’angoisse, il oppose le sujet du signifiant au sujet de la jouissance (Lacan, 1962-63/2004, pp. 203-204). Le sujet du signifiant “existe” dans la mesure où sa position et son identité dans le monde sont articulées par l’intermédiaire de l’Autre. Le sujet de la jouissance, en revanche, se réfère à la corporalité libidinale de l’être. Il désigne un état d’être qui n’est pas encore déterminé par le signifiant. Dans la tension entre la jouissance et l’Autre, une Aufhebung se réalise, qui donne naissance à une nouvelle composante de la subjectivité: l’objet a. C’est une composante de la corporéité pulsionnelle, un élément de l’être qui persiste dans le sujet du signifiant, mais qui n’est pas transformé en existence symbolique.
Dans cette tension dialectique, ce qui est produit n’est pas seulement la division du sujet du signifiant ($), mais la division correspondante de l’Autre en tant que trésor des signifiants (Ⱥ) et le reste (l’objet a). Contrairement à la vision des années 1950, l’Autre n’apparaît comme un ensemble de signifiants ultimes à travers lesquels le sujet peut être pleinement nommé. Autrement dit, “il n’y a pas d’Autre de l’Autre” (Lacan, 1960/1966d, p. 813) qui puisse donner une consistance ultime au Symbolique.
Le signifiant du Nom-du-Père change également son statut. Le symbolique étant pensé comme un système ouvert, il manque, dans la névrose comme dans la psychose, un point de référence ultime. Les signifiants paternels ne sont pas des garanties universelles, mais des éléments symboliques qui servent de repères pour donner du sens au monde. Cette pluralisation du Nom-du-Père (Lacan, 1975-76/2005b) a également un effet sur la façon dont la psychose, qui continue d’être étudiée en termes de forclusion, est désormais perçue. Alors que son modèle des années 1950 soulignait qu’en raison d’un Bejahung absent, un signifiant crucial fait défaut, ses réflexions des années 1960 impliquent que dans la psychose, un acte de croyance n’a pas eu lieu. Le psychotique, marqué par une attitude fondamentalement sceptique et distante, ne prend pas les règles et les explications de l’Autre comme un repère pour aborder les questions d’existence.
L’objet a renvoie à l’élément d’être qui ne peut être inséré dans l’ordre du Symbolique, “l’être en tant qu’il est essentiellement manquant au texte du monde” (Lacan, séance du 27 Juin 1962). Contrairement au névrosé, qui utilise l’objet a dans le champ de l’Autre comme point de repère pour appréhender les questions de désir, le psychotique est tourmenté par un objet non séparé: “il a sa cause dans sa poche” (Lacan, 1967). Dans ce cas, l’objet a n’est pas un élément externe qui alimente le désir du sujet, mais un élément interne étrange. Le sujet est confronté à une excitation non-signifiée qui se manifeste de l’intérieur. Bien que pendant cette période Lacan n’ait commenté la psychose que de façon marginale, nous pouvons résumer que la forclusion indique que le Nom-du-Père ne fonctionne pas comme un support pour produire l’extraction de l’objet a et articuler l’existence du sujet.
Son article sur Lol V. Stein de Marguerite Duras (Lacan, 1965/2001b), nous offre une illustration de la manière dont une solution singulière peut produire la stabilisation de la structure psychotique. Pendant la dernière leçon de son séminaire tenu entre 1964 et 1965, Lacan dira que ce qu’il a pu dire “du sujet et ses supports est là véritablement illustré”, que “la structure même est là écrite” (Lacan, séance du 23 juin 1965).
Le ravissement de Lol V. Stein présente l’histoire de Lola Valérie Stein, racontée du point de vue de Jacques Hold. À 18 ans, lors d’un bal, les fiançailles avec son fiancé Michael Richardson se terminent brusquement: une belle femme, Anne-Marie Stretter, entre en scène vêtue d’une robe noire et son fiancé tombe amoureux d’elle. Ils commencent à danser et se désintéresse soudainement de Lol. Cette dernière ne prend pas position comme un individu désirant mais reste plutôt fascinée par la situation. Quand le bal se termine, la fascination est rompue et dès qu’elle ne les vit plus, elle s’évanouie. Selon Lacan, “Lol est de son amant proprement dérobée c’est-à-dire qu’il est à suivre dans le thème de la robe, lequel ici supporte le fantasme (...) Là tout s’arrête” (Lacan, 2001b, p. 193). Que voulait-elle? Les voir — comme nous l’apprendrons plus loin. C’est la fin de cet “évènement” qui retient Lol. Lors du bal, elle rencontre quelque chose dont elle fera plus tard, une construction. Elle y progresse chaque jour dans la reconstitution de ce moment, mais il lui reste “innommable faute d’un mot”. C’est “un mot-absence, un mot-trou”, “trou où tous les autres mots auraient été enterrés” (Duras, 1964, p. 48). Il n’est pas pensable pour Lol qu’elle soit absente de l’endroit où son amant eût enlevé la robe noire de la femme et dévoilé sa nudité: “Ce geste n’aurait pas eu lieu sans elle: elle est avec lui chair à chair, forme à forme, les yeux scellés à son cadavre. Elle est née pour le voir (...) Cet arrachement très ralenti de la robe de Anne-Marie Stretter, cet anéantissement de velours de sa propre personne, Lol n’a jamais réussi à le mener à son terme” (pp. 49-50). Lacan soutient que Lol est en même temps dérobée de son image de soi, “dont l’autre vous revêt et qui vous habille” et “ce qui vous reste alors, c’est ce qu’on disait de vous quand vous étiez petite, que vous n’étiez jamais bien là” (Lacan, 1965/2001b, p. 193). Nous apprenons de la bouche de Tatiana Karl, sa meilleure amie de collège, qu’“il manquait déjà quelque chose à Lol pour être là” (Duras, 1964, p. 12), “une part d’elle-même eût été toujours en allée loin de vous et de l’instant” (p. 13). Laissée sans l’image de soi, Lol se trouve face à cette vacuité. Elle perd sa place.
Quand Lol s’apaisera, elle se mettra à sortir de chez elle la nuit. Elle croise lors de sa première sortie celui qui sera très vite son mari, sans vraiment l’avoir voulu. C’est l’entrée dans “les dix ans de mariage” (p. 34), dix ans hors ravissement. Lol mène une existence conventionnelle, bourgeoise, réglée et rythmée par un ordre glacial et rigoureux. Lol est dans un autre cadre, celui de l’apparente retrouvaille avec son corps. Elle a quitté sa ville natale, lieu de l’abandon. Ce cadre est désormais celui de sa maison qui la sépare de celui du bal. Là, à l’intérieur, elle est épouse fidèle, mère de trois enfants, femme d’intérieur accomplie. Elle ne sort presque jamais. Lol garde, en secret, le souvenir du bal. Pendant dix ans, dans les semblants de sa vie familiale, elle est une épouse et une mère joyeuse. Pourtant, elle n’a pas d’identité propre. Sa maison, son intérieur, est l’intérieur des autres: “Lol imitait, mais qui? les autres, tous les autres, le plus grand nombre possible d’autres personnes” (p. 34). Tout cela va tenir dix ans. Son mari occupe une place précise, en même temps qu’indifférenciée, d’avoir été le premier venu. Elle souriait au tout-venant lors de leur première rencontre, et il se crut spécialement regardé par elle.
Après 10 ans, Lol revient avec sa famille à sa ville natale. À quoi pensait-elle? Lol pense chaque jour au bal. En effet, c’est à ce moment précis que va commencer le travail de construction du fantasme, du geste de l’homme enlevant la robe de la femme: “Une place est à prendre, qu’elle n’a pas réussi à avoir à T. Beach, il y a dix ans” (p. 60). Un jour, elle voit un homme embrasser une femme. Ça rappelle confusément quelque chose à Lol et elle croit reconnaître la femme. Dix ans après, la scène finale du bal est reconstituée dans la pensée de Lol. Il s’agit de Jacques Hold embrassant son l’amie d’enfance, Tatiana Karl, présente lors du bal. Elle regarde comment Jacques Hold enlève la robe noire du corps de Tatiana et fait l’amour avec elle. À ce moment-là, Lol se substitue au regard lui-même, elle est le regard. Lol a alors trouvé son bonheur. Le bonheur ne survient qu’avec la construction du fantasme. En effet, la fin du bal l’avait laissée seule et affolée, après le premier temps de ravissement, sans voix. Mais par son travail de reconstitution de l’instant de la fin du bal s’est complétée d’un après. “L’être-à-trois” (Lacan, 1965/2001b, p. 195) sera accompli, avec l’invention du geste qui dénude la femme, mais ce ne sera qu’au moment où Jacques Hold la voit les regarder. Au premier temps angoissé par son regard, il consent à participer dans l’arrangement de ce fantasme. Il expose le corps de Tatiana à travers la fenêtre, “il se contente de lui donner une conscience d’être qui se soutient en dehors d’elle, en Tatiana” (p. 195). Il ne s’agit pas d’une répétition. Lacan montre que c’est “un nœud qui se refait là”. Lol ne regarde pas, elle est l’objet regard et “ce qui se passe la réalise” (p. 192). C’est le bonheur du ravissement: Lol se trouve une place à travers la nudité du corps de l’autre femme. Elle a un corps, en se suspendant.
L’élaboration de cette solution tient, sauf que Jacques Hold, à la place du sujet barré, souhaite la comprendre. Mais, “être comprise ne convient pas à Lol, qu’on ne sauve pas du ravissement” (p. 195). Il part avec elle à T. Beach, la ville où a eu lieu l’évènement de l’entrée d’Anne-Marie Stretter dans la salle de bal. Pendant le voyage, Lol parle de plus en plus à travers les phrases interrompues. Jacques Hold, en imaginant son corps nu, ne s’aperçoit pas que le drame est proche. Après la visite de la salle de bal, Lol propose qu’ils restent une nuit à T. Beach. Ils sont dans une chambre d’hôtel. Il lui enlève sa robe. Elle est nue. À ce moment, la crise de folie éclate. Comme le remarque Pierre Naveau (2003, p. 89), par les soins de Jacques Hold, Lol se trouve dans une position d’être, c’est-à-dire la position d’être l’objet du désir de l’autre. Elle est hors d›elle-même. Elle ne sait plus qui elle est. Elle est “dans les deux noms qu’elle se donnait: Tatiana Karl et Lol V. Stein” (Duras, 1964, p. 189).
La solution de Lol V. Stein, dans laquelle elle incarne l’objet a, l’objet regard, ne l’exclut pas des liens sociaux. Tant que les autres désirants ne s’approchent pas trop, elle n’est pas victime de la non-installation d’une croyance en l’Autre comme référence pour donner du sens au désir, ni de la non-extraction de l’objet a. Le déclenchement de sa maladie dépendra donc des mauvaises rencontres potentielles.
Progressivement, Lacan démontre que l’objet a n’est qu’un semblant de l’être. Cherchant à établir les catégories qui peuvent se soutenir face au Réel, il se passe de logique au profit de topologie comme le nouvel appareil épistémologique de son dernier enseignement.
Lacan topologue
À partir des séminaires …ou pire (Lacan, 1971-72/2011) et Encore (Lacan, 1972-73/1975b), un changement remarquable s’opère dans la manière dont Lacan conceptualise la relation entre les registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Alors que dans ses travaux antérieurs, une logique dialectique était prédominante, dans les années 1970, Lacan commence à discuter cette relation en termes de triplicité. Il vise dorénavant à conceptualiser comment le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire se relient mutuellement. Ce qui organise la subjectivité c’est le nouage entre les trois registres.
Pour conceptualiser la triplicité entre les trois registres, Lacan se sert alors de la théorie des nœuds. Dans le Séminaire XXIII (Lacan, 1975--76/2005b), il donne une explication détaillée de la théorie mathématique des nœuds et de sa pertinence pour la théorie psychanalytique. Il trouve un moyen de conceptualiser des liens non hiérarchiques. Cela vient élucider que ce qui supporte le sujet n’est plus un point d’ancrage dans le Symbolique, mais le nouage entre les registres.
Dans sa discussion sur le nœud borroméen, Lacan affirme que par le fait du nouage, une dimension supplémentaire est créée, qu’il appelle d’abord la réalité psychique (Lacan, séance du 11 février 1975) et plus tard le sinthome: “Poser le lien énigmatique de l’imaginaire, du symbolique et du réel implique ou suppose l’ex-sistence du symptôme” (Lacan, 1975-76/2005b, p. 19). Le lien borroméen est donc tétradique. Son idée de sinthome et de nœud implicite dans les anneaux borroméens est utilisée comme point de réflexion sur le Nom-du-Père, qu’il a commencé à considérer comme un symptôme névrotique typique. Ce n’est plus un élément symbolique privilégié qui met en mouvement la métaphore paternelle, mais un mode possible de nouage entre R, S et I. Le Nom-du-Père devient un sinthome qui ex-siste au Réel, au Symbolique et à l’Imaginaire. Il est le quatrième qui noue les trois ensembles, qui répare une erreur structurale — celle de la disjonction des trois registres. Cependant, dans sa ligne de raisonnement, le nouage borroméen ne doit pas être la norme théorique de la psychanalyse dans l’approche clinique, mais considéré comme une exception: “L’hypothèse de l’inconscient, Freud le souligne, ne peut tenir qu’à supposer le Nom-du-Père. Supposer le Nom-du-Père, certes, c’est Dieu. C’est en cela que la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer. On peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir” (p. 136).
Dans ce sens, la nouvelle définition de la psychose couvre également divers concepts émergeant de la psychanalyse anglo-saxonne tels que les troubles de la personnalité narcissique et borderline. Lacan porte l’accent sur l’invention psychotique, sur les modalités singulières de traitement de Réel par l’Imaginaire et le Symbolique. En le réduisant à la fonction de nomination, il est possible de se passer du Nom-du-Père et de bricoler les autres modalités du nouage entre les registres. La place du quatrième rond n’est plus exclusivement réservée au Nom-du-Père. Il s’agit aussi des autres éléments qui permettent au parlêtre de s’inventer un nom. L’universalité du Nom-du-Père est remise en question, mais pas sa fonction de nouage.
Étant donné l’hypothèse générale selon laquelle la psychose se définit par le fait de ne pas utiliser le Nom-du-Père pour relier R, S et I, deux possibilités s’ouvrent: soit les anneaux qui constituent la réalité psychique sont déconnectés, soit ils sont reliés par le quatrième anneau. Si R, S et I ne sont pas liés de manière borroméenne, un quatrième anneau implicite n’est pas créé. Cependant, cela n’implique pas nécessairement que les anneaux restent déconnectés. Les anneaux peuvent aussi être reliés par un quatrième anneau explicite. Cliniquement parlant, cette idée du quatrième anneau implique qu’il est possible de créer une réalité psychique stable même en l’absence du Nom-du-Père (Vanheule, 2011, p. 166).
Lacan propose de considérer le cas de Joyce “comme répondant à une façon de suppléer à un dénouement du nœud” (Lacan, 1975-76/2005b, p. 87). Joyce s’invente un nom lui-même — l’Artiste: “Son désir d’être un artiste qui occuperait tout le monde, le plus de monde possible en tout cas, n’est-ce pas exactement le compensatoire de ce fait que, disons, son père n’ai jamais été pour lui un père?” (p. 88). La réalité psychique de Joyce n’était pas fondée sur une croyance au Nom-du-Père, mais enracinée surtout dans son identité d’écrivain. La stabilité était créée chez Joyce dans la mesure où il s’identifiait à l’idée d’être “Joyce, le grand écrivain”, d’où la suggestion de Lacan selon laquelle Joyce est le sinthome. En favorisant une croyance en son identité en tant qu’écrivain un lien entre les registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire a été créé.
Ce qui est remarquable à propos de ce point de vue c’est que, contrairement à son travail dans les années 1950, Lacan affirme que le potentiel de l’ego en tant que force organisatrice dans la vie psychique ne devrait pas être sous-estimé: “Si l’ego est dit narcissique, c’est bien parce que, à un certain niveau, il y a quelque chose qui supporte le corps comme image” (p. 150). Et le corps apparaît comme indispensable: “J’ai énoncé maintenant qu’il faut maintenir que l’homme ait un corps, soit qu’il parle avec son corps, autrement dit qu’il parlêtre de nature” (Lacan, 1975/2001c, p. 566).
Lacan remarque que Joyce est marqué par une “démission paternelle (...) Verwerfung de fait” (Lacan, 1975-76/2005b, p. 89). La question qu’il pose est de savoir comment Joyce a réussi à contourner le père sans finir par une décompensation psychotique franche. À cet égard, l’écriture et l’ego de l’artiste ont joué un rôle crucial.
Lacan souligne en outre, que l’Imaginaire a été étrangement évacué de la vie de Joyce. Plus particulièrement, il est frappé par le fait que le corps est une instance à laquelle Joyce n’est pas intimement attaché: “Je veux dire qu’il métaphorise son rapport à son corps. Il constate que toute l’affaire s’est évacuée, comme une pelure, dit-il” (p. 149). Son corps est comme une simple enveloppe qui n’est pas entrelacée avec le sujet. Cette idée est déduite d’anecdotes du Portrait of the Artist as a Young Man, dans lequel Joyce déclare que lorsque Stephen a été battu par un groupe d’amis, il n’était en fait pas angoissé. D’une manière remarquable, l’impact physique des coups n’a aucun caractère subjectif: “Qu’il y ait des gens qui n’aient pas d’affect à la violence subie corporellement est curieux (...) La forme, chez Joyce du laisser tomber du rapport au corps propre est tout à fait suspecte pour un analyste, car l’idée de soi comme corps a un poids. C’est précisément ce que l’on appelle l’ego (...) Le grand I n’a plus qu’à foutre le camp. Il glisse, exactement comme ce que Joyce ressent après avoir reçu sa raclée. Il glisse, le rapport imaginaire n’a pas lieu” (p. 149-151).
Néanmoins, ce statut spécifique de l’imaginaire n’implique pas que dans la réalité psychique, la cohérence ne peut pas être expérimentée. Lacan indique que, bien que R, S et moi n’étaient pas liés via une croyance au père, dans le cas de Joyce les anneaux topologiques n’étaient pourtant pas dénoués: Joyce répond à une façon de suppléer à un dénouement du nœud. En cultivant sa position d’artiste, il compensait adéquatement par une intégration médiocre dans les discours communs. Joyce a pleinement cultivé sa manière énigmatique d’écrire, qui témoigne d’un nouage entre R et S, et a assumé l’ego d’être un grand écrivain, que Lacan qualifiait comme sinthome, ou un quatrième anneau par lequel R, S et I sont noués: “Voilà exactement ce qui se passe, et où j’incarne l’ego comme correcteur du rapport manquant, soit ce qui, dans le cas de Joyce, ne noue pas borroméennement l’imaginaire à ce qui fait chaîne de réel et de l’inconscient. Par cet artifice d’écriture, se restitue, dirai-je, le nœud borroméen” (p. 152).
Dans le cas de Joyce, l’accent est mis sur la manière inhabituelle dont R, S et I sont noués, qui lui permit de compenser son manque de connexion avec l’imaginaire. Joyce met en évidence un mode de nouage R, S et I qui ne repose pas sur un universel comme le Nom-du-Père, ce qui n’implique pas l’exclusion du lien social. En utilisant le modèle des anneaux borroméens, Lacan a souligné qu’en inventant un mode de jouir singulier, la stabilité peut être obtenue dans la relation entre R, S et I, de telle sorte qu’une base stable est créée. De plus, le cas de Joyce montre qu’un sinthome a une fonction sociale. Peu importe qu’il n’eût pas de soutien du discours déjà établi, son art et sa manière de vivre ont connecté Joyce au discours partagé.
Ce qui a permis les réflexions de Lacan sur Joyce, c’est un changement dans la façon de penser le rapport entre la jouissance et le langage. La jouissance se révèle comme un évènement du corps, qui ne tient pas à l’interdiction, ce qui a conduit au remplacement du sujet, repéré par le signifiant, par le parlêtre. La clinique borroméenne se situe hors norme, comme une clinique pragmatique orientée par la question d’un usage du symptôme singulier. Nous n’avons plus affaire à une opposition entre folie et non-folie (basée sur la présence et l’absence du signifier du Nom-du-Père), mais à une diversité de folies au regard d’une norme qui est manquante, d’un réel sans norme qui est la caractéristique de tout parlêtre. Le Nom-du-Père apparait ainsi comme un discours parmi d’autres, qui tient lieu d’une structure du réel qu’il n’y a pas — un réel qui est marqué par un trou dans le savoir quant à la jouissance (Zenoni, 2013, p. 90). Dans le champ clinique, il s’agit d’une pratique qui nous semble plus pragmatique, orientée par la question d’un autre usage du symptôme, par un savoir-faire, ce qui dépasse le champ du sens et du déchiffrement des combinaisons de signifiants.
Conclusion
En s’appuyant sur le dernier enseignement de Lacan, Miller introduisait en 1998 le terme de “psychose ordinaire” (Miller, 1999, p. 222) pour évoquer les formes non déclenchées ou tempérées de la psychose. La logique des nœuds, dans le Séminaire XXIII, met en évidence que la fonction du quatrième rond peut être occupée par des arrangements singuliers d’une grande diversité. Dès lors, à la référence au Nom-du-Père comme un opérateur normatif universel se substitue une pragmatique. Cette clinique nouvelle est continuiste, délaissant les classes pour s’orienter des modes de jouir singuliers.
En 2008, Miller (2009) précise l’enjeu clinique portée par cette expression de “psychose ordinaire” introduite dix ans auparavant. Il évoque une triple externalité, liée au “désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet” (Lacan, 1958/1966c, p. 558): une externalité sociale, une externalité corporelle et une externalité subjective. L’externalité par rapport à l’Autre social se manifeste soit par une incapacité à assumer une fonction sociale (un débranchement du champ de l’Autre) ou par une identification trop intense à une position sociale. L’externalité par rapport au corps comme l’Autre est réparable comme un décalage du sujet avec son corps, comme défait du corps, qui incite le sujet à inventer des liens artificiels pour se faire tenir son corps et se le réapproprier. Finalement, l’externalité subjective est marquée soit par une fixité de l’expérience du vide ou par celle d’une identification à l’objet a comme déchet — l’identification non dialectique.
La lecture exhaustive des écrits et enseignements de Lacan, à partir de la boussole donnée par son dernier enseignement, nous permet de repérer que son intérêt pour la structure psychotique, hors déclenchement, était présente dans ses recherches depuis le début. Pourtant, comme le rappelle Jean-Claude Maleval (2019, p. 27), l’approche de la psychose ordinaire ne saurait ainsi se confondre avec celle de la prépsychose, ni avec celle “des ébauches de troubles psychique décelables dans les antécédents” (Lacan, 1975a, p. 270), car la psychose clinique n’est pas en germe dans la structure. Les signes cliniques discrets, repérables dans les moments de débranchements, témoignent plutôt d’un nœud qui se desserre. Or, il existe manifestement des suppléances permettant d’éviter la survenue d’une psychose déclarée parfois même pendant toute une existence et que l’on ne peut constater que dans l’après-coup. De ce point de vue, la psychose clinique n’est qu’une possibilité de nouage non-ordonné par le Nom-du-Père, qui s’actualisera éventuellement à l’occasion des mauvaises rencontres.
L’idée d’une hypermoralité (p. 270) repérable chez les sujets avant l’épisode psychotique, décrite dans la thèse de Lacan de 1932, aussi bien que la compensation par l’identification conformiste imaginaire de la structure psychotique, développée lors du séminaire III, élucident comment l’accroche au rôle social peut fournir une solution subjective. Ces deux phénomènes ne sont pas sans évoquer l’externalité social de Miller. Dans ce sens, Sophie Marret-Maleval (2011) souligne qu’au défaut de la tenue phallique répond la suridentification à une norme sociale qui, une fois chutée, découvre l’identité du sujet à l’objet déchet. Selon elle, il est possible de penser le fond mélancolique de toute psychose. Cette suridentification révèlerait donc, en même temps, des points de fragilité majeurs de la structure, ainsi que les modalités de leur compensation.
Ultérieurement, Lacan a appliqué ses idées à la psychose en tant que structure pour caractériser plus largement les modes de fonctionnement subjectifs en dehors de symptômes psychotiques manifestes. Dans son commentaire du personnage fictif de Lol V. Stein, vu haut, il déploie la logique d’une solution singulière, nommée “l’être à trois” (Lacan, 2001b, p. 195), vu plus haut.
La description de Lol en tant qu’“exilée des choses” (Lacan, 1965/2001b, p. 190), souligne le fait qu’elle ne trouve pas son point d’ancrage ni dans l’accrochage à un sinthome, ni dans le fantasme fondamental. Le sentiment du vide qu’elle expérimente renvoie à une externalité subjective. Dans ce contexte, Maleval (2022) parle d’une “clinique du désert”.
Finalement, le rapport de Joyce à son corps en tant qu’étranger, son détachement d’affect et un laisser-tomber du corps propre, témoignent de l’externalité corporelle. Joyce se passe du Nom-du-Père, en se servant de sa fonction de nomination, pour s’auto-nommer en tant qu’Artiste. Il élabore un “raboutage de l’ego” (Lacan, 1963/2005a, pp. 143-156) qui prend valeur par une construction de suppléance artistique, qui lui permet d’éviter une décompensation psychotique pendant toute son existence.
Cette recherche des apports lacaniens dans le domaine des formes discrètes de psychose, basés sur la notion de structure psychotique, semble importante à l’époque où le terme de psychose est essentiellement réservé aux les cas présentant des symptômes positifs. Le concept de psychose ordinaire permet de maintenir dans un rapport de continuité des symptomatologies très bruyantes, pathologiques, et d’autres moins invalidantes (Peoc’h, 2020). À partir du dernier enseignement, une nouvelle orientation clinique se dégage. Le clinicien, à travers la parole du patient, peut alors viser soit la consolidation des compensations fragilisées, soit l’élaboration d’une suppléance.
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Não se aplica.
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Editores do artigo/Editors:
Maria Livia Tourinho Moretto, Paulo Antonio Campos Beer
