Résumé
Cet article d’introduction au dossier La mémoire des crises au Moyen Âge explore le concept de crise, en mettant l’accent sur sa mémoire historiographique et littéraire. Il examine comment les crises, telles que les famines, les épidémies et catastrophes naturelles, ont été enregistrées, interprétées et transmises dans les sources médiévales. La crise est présentée comme une construction intellectuelle et historiographique, évoluant selon les contextes sociaux et politiques. L’article s’intéresse également à la mémoire des solutions apportées aux crises, ainsi que le rôle des sources visuelles et écrites dans la construction de cette mémoire. Enfin, l’article critique l’utilisation moderne du concept de crise dans l’analyse des sources médiévales, en insistant sur la nécessité d’une approche interdisciplinaire.
Mots-clés
Crises; Mémoire; Moyen Âge; Historiographie; Réponses sociales
Abstract
This introductory article to the dossier The Memory of Crisis in the Middle Ages examines the concept of crisis, focusing on its historiographical and literary remembrance. It examines how crises, such as famines, epidemics and natural disasters, were recorded, interpreted and transmitted in medieval sources. The crisis is presented as an intellectual and historiographical construct, that evolved according to social and political contexts. The article also explores the memory of solutions to crises, and the role of visual and written sources in the shaping this memory. Finally, the article critiques the modern use of the concept of crisis in the analysis of medieval sources, emphasizing the need for an interdisciplinary approach.
Keywords
Crisis; Memory; Midle Ages; Historiography; Social responses
Resumo
Este artigo introdutório ao dossiê A Memória das crises na Idade Média explora o conceito de crise, com foco em sua memória historiográfica e literária. Ele examina como as crises, como fomes, epidemias e desastres naturais, foram registradas, interpretadas e transmitidas em fontes medievais. A crise é apresentada como uma construção intelectual e historiográfica, evoluindo de acordo com os contextos sociais e políticos. O artigo também explora a memória das soluções para as crises e o papel das fontes visuais e escritas na construção dessa memória. Por fim, o artigo critica o uso moderno do conceito de crise na análise de fontes medievais, enfatizando a necessidade de uma abordagem interdisciplinar.
Palavras-chave
Crises; Memória; Idade Média; Historiografia; Respostas sociais
Depuis de nombreuses années, les historiens ont recours à la notion de «crise» pour examiner des phénomènes comme la famine, les épidémies, les conflits militaires et les dépressions économiques, ainsi que diverses catastrophes naturelles (entre autres climatiques). Malgré cela, la fréquence et l’ampleur des crises, comme la pandémie de COVID-19 ou la désintégration de l’ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale, sont si présentes dans notre réalité qu’il nous arrive parfois d’oublier que nous traitons également d’un phénomène qui est une construction intellectuelle.
Elle est également une construction historiographique. En latin médiéval, crisis (du grec krisis, signifiant jugement ou décision) désigne le moment où les symptômes d’une maladie se manifestaient de manière plus violente. En ce sens, il était encore utilisé dans les traités médicaux du XVIe siècle, d’où il est passé dans le vocabulaire politique pour désigner un conflit, puis, à la fin du XVIIIe siècle, dans l’analyse économique, avec le sens de crise ou de menace pour la santé de l’économie. Cependant, l’utilisation du terme crise par les économistes ne s’est généralisée qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, avec les premières crises du capitalisme et les premières tentatives d’explication scientifique de celles-ci. Parmi celles-ci, l’ouvrage de l’économiste Clément Juglar, « Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis » (1862), consacré aux crises commerciales et financières du capitalisme. Juglar a montré que les crises économiques du capitalisme n’étaient pas des événements fortuits ou dus à des contingences, mais faisaient partie d’une fluctuation cyclique inexorable de l’activité commerciale, industrielle et financière, et que les périodes de croissance et de crise se succédaient (FURIÓ, 2015, p. 170-178).
Reinhart Koselleck a distingué deux niveaux de «crise» : celui des expériences concrètes et celui des concepts. Comme il l’a bien montré, les expériences concrètes et les concepts ne constituent pas deux sphères étanches de la vie sociale. Les significations diverses des concepts expriment des pratiques sociales et, inversement, les diverses pratiques, conditionnées par ces concepts, modifient le sens des concepts eux-mêmes. Koselleck nous rappelle quelque chose d’essentiel, à savoir que les formulations conceptuelles sur la crise n’appartiennent pas uniquement au domaine des idées, mais constituent des référentiels par lesquels les acteurs de chaque époque orientent leurs actions et leurs perceptions (KOSELLECK, 1988). La notion de crise devient ainsi un outil de l’histoire sociale : elle est à la fois l’expression des expériences vécues dans le domaine des relations sociales, et un instrument capable d’agir sur ces relations. En ce sens, le concept de crise est loin d’être statique ; la compréhension qu’en ont les spécialistes évolue en fonction de nouveaux consensus ou dissensus qui se construisent et se défont.
Il est fort probable que la chute du mur de Berlin, en 1989, ait contribué à renforcer, dans les milieux intellectuels et académiques d’Europe occidentale et aux États-Unis, l’idée que la «crise» ne signifiait pas tant la «fin du monde» (avec la menace d’apocalypse nucléaire) que l’effondrement d’un modèle économique fondé sur la planification, la centralisation et la propriété étatique, ainsi que la victoire de la démocratie libérale et de l’économie de marché. En effet, une vision plus «optimiste» de la crise s’est répandue dans les recherches en Histoire, jusqu’à la fin de la première décennie des années 2000, période correspondant au triomphe de «l’ordre libéral» et de la «pax americana». Entre les années 1990 et 2010, de nombreux historiens ont même abandonné le concept de crise comme outil d’interprétation de l’histoire des sociétés ou ont remis en question des concepts bien établis dans l’historiographie postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tels que celui de « crise du bas Moyen Âge » (EPSTEIN, 2000; DRENDEL, 2015). Et, dans les cas où ce concept était encore employé , il était désormais compris comme un synonyme de renouvellement, dépouillé de tout son connotation négative voire catastrophique qui avait marqué la période située entre les deux conflits mondiaux.6 Les historiens ont renoncé à l’idée de crise systémique de la même manière qu’ils ont, pour la plupart, abandonné le marxisme comme cadre général d’interprétation.
Bryan Ward-Perkins constitue un contrepoint parfait de cette tendance : il est l’un des rares spécialistes des premiers siècles de notre ère à employer la notion de crise comme synonyme de déclin (WARD-PERKINS, 2006).7 Le fait est que ceux qui étudient la culture matérielle de l’époque ne partagent pas toujours l’optimisme des historiens des textes, ou que cette culture matérielle peut nourrir des interprétations très différentes. À partir des mêmes matériaux, Chris Wickham souligne certes la diminution de la qualité des produits qui circulaient en Occident à partir du VIe siècle, ainsi qu’une contraction de l’étendue de ces circuits. Mais en même temps, il loue la qualité de vie des paysans, “libérés” du joug fiscal de Rome, alors que Ward-Perkins, au contraire, voit dans l’appauvrissement de cette culture matérielle un signe de péjoration des conditions de vie (WICKHAM, 2005). Plus pessimiste encore, Joachim Henning a soutenu l’absence de traces d’une activité économique significative tout au long des VIIIe et IXe siècles (HENNING, 2007, p. 3-40), en contraste avec l’optimisme des historiens qui, comme Pierre Toubert, se réfèrent à cette période comme à celle d’un «premier essor économique européen».
Malgré l’opposition de certains archéologues, le concept de «transformations» s’est imposé au détriment de celui de «crise» pour expliquer la fin de l’Empire romain. En grande partie, cela est dû à l’impact de l’un des plus grands projets collectifs des dernières décennies. Financé par la Fondation européenne de la science, le projet Transformations of the Roman World s’est consacré à l’étude de la “transition” (vue comme un processus graduel) entre l’Empire romain tardif et le Haut Moyen Âge et a abouti à la publication de quatorze volumes. L’une des conséquences de l’accent mis sur la notion d’adaptation est qu’il a fini par exclure ou reléguer au second plan des phénomènes tels que ceux soulignés par Chris Wickham concernant la culture matérielle des communautés de la région méditerranéenne.8
La crise économique et financière de 2008, et les pandémies de 2020 ont eu un impact considérable sur notre perception de la crise, et pas seulement sur celle que nous nourrissons à l’égard des sociétés contemporaines. Sans nécessairement adopter une perspective déterministe, force est de reconnaître que la crise, voire l’effondrement, nourrissent notre vision du monde, dans un contexte profondément pessimiste, marqué par la pandémie, la crise économique, l’urgence climatique, l’augmentation des inégalités sociales, l’intensification des flux migratoires, les conflits militaires et l’insécurité alimentaire. En d’autres termes, la crise entendue comme une transformation profonde des sociétés est à l’ordre du jour. Ce nouvel accent a parfois donné lieu à des travaux qui n’ont accordé peu, voire pas d’attention aux réponses sociales des communautés face aux crises. Un excellent exemple, à cet égard, est le livre parfois sèchement contesté de Kyle Harper, qui présente une analyse de la chute de l’Empire romain, essentiellement fondée sur le refroidissement climatique qui aurait favorisé la propagation de germes et de pandémies dévastatrices, dans le contexte de la rapide mobilité des personnes et des marchandises résultant de la “mondialisation ” romaine (HARPER, 2017). Dans un registre tout à fait différent, d’autres études mettent en avant les mécanismes sociaux de résilience et de vulnérabilité des communautés, comme clés pour comprendre les dynamiques du changements sociaux. Par exemple, en 2014, Daniel Curtis a publié le livre Coping with Crisis, dans lequel il questionne la fragilité aux crises environnementales des institutions pré-modernes (CURTIS, 2014). Plus récemment, Jean-Pierre Devroey, dans son livre La nature et le roi, a réfléchi sur les relations entre pouvoir et représentations de l’environnement à l’époque carolingienne (DEVROEY, 2019). En 2024, nous avons publié un dossier thématique qui visait à présenter un panorama général de l’historiographie sur les changements climatiques au Moyen Âge. L’accent n’y était pas mis sur les changements en eux-mêmes, mais sur la manière dont les communautés y ont réagi (CANDIDO DA SILVA; NEWFIELD, 2024).
Il est important de noter que la notion de crise a joué un rôle fondamental dans le travail conjoint des coordinateurs de ce dossier, au moins depuis 2016. Cette année-là, Alexis Wilkin et Marcelo Candido da Silva ont dirigé une école doctorale intitulée «Crises : une approche interdisciplinaire», qui a réuni de jeunes chercheurs de l’Université de São Paulo, de l’Université d’État de Campinas et de l’Université Libre de Bruxelles (CANDIDO DA SILVA, 2017; JAUMAIN ; ALMEIDA ; LOUAULT, 2020). En janvier 2018, ils ont organisé un colloque à l’École française de Rome (EFR), intitulé «Regards croisés sur les crises médiévales» (CANDIDO DA SILVA; WILKIN, 2019). La collaboration entre Pere Benito i Monclús et Alexis Wilkin remonte au colloque « Handling ancient and medieval sources about famines » (Université Libre de Bruxelles, 2012), et s’est intensifiée notamment à partir du déroulement du projet de recherche MERCALMED sur l’intégration marchande en Méditerranée occidentale (2017-2021), dont l’un des trois colloques s’est tenu à Bruxelles en novembre 2019. En 2022, Dominique Castex a rejoint l’équipe, apportant son expertise dans les domaines de l’archéologie et de l’archéothanatologie. En 2022, cette équipe élargie a proposé à l’EFR un programme d’activités qui a reçu le soutien de l’institution, ainsi que du projet «Beyond the Black Death. Epidemics and Mortality Crises in Northeastern Iberia, 11th-16th centuries: Reconstructing Cycles, Measuring Effects, Analysing Responses» (EPIDEMED) du ministère des Sciences et de l’Innovation du gouvernement espagnol, et du réseau EPIFAME.9 Nous avons organisé une première rencontre scientifique à Rome, en novembre 2022, intitulée «Épidémies et crises de mortalité dans l’Europe médiévale et moderne (1) : enjeux et perspectives pluridisciplinaires de recherche». Cet événement interdisciplinaire, avec la participation d’historiens, des historiens de l’économie, démographes, archéologues et paléogénéticiens a permis dresser un premier état des connaissance des grandes épidémies infectieuses du passé, leurs répercussions sociétales, et en particulier les fortes crises de mortalité qu’elles ont parfois provoquées, un premier bilan exploité ensuite au cours des années suivantes. En avril 2023, une concertation entre différents chercheurs italiens et français réunis à l’EFR a permis de renforcer une collaboration internationale visant à préparer une candidature à l’appel de réseaux thématiques de l’École et l’organisation d’un deuxième colloque organisé à l’Université Libre de Bruxelles, les 20, 21 et 22 septembre 2023. Intitulé «Épidémies et crises de mortalité dans l’Europe médiévale et moderne (2) : la mémoire des crises sanitaires et de subsistance», cet événement s’est consacré à la question de la mémoire des crises de mortalité médiévales et modernes abordée sous un angle clairement interdisciplinaire, à l’interface de l’histoire, de l’archéologie et de la biologie. En 2024, un troisième colloque international intitulé «Épidémies et crises de mortalité dans l’Europe médiévale et moderne (3) : chronologie et effets socio-démographiques et économiques des épidémies» s’est tenu à l’Universitat de Lleida, les 19, 20 et 21 juin. En 2026, une quatrième édition de nos rencontres internationales se tiendra à l’Université de São Paulo, autour du thème de la spatialisation et de la circulation des épidémies, des situations de famine et, plus généralement, des crises de mortalité qu’elles ont pu occasionner au cours de l’histoire.
Nous avons fait le choix de centrer ce dossier sur la mémoire des crises au Moyen Âge, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, malgré l’intérêt croissant pour le thème des crises, la mémoire de ces événements demeure encore peu explorée par les historiens.10 Ensuite, l’expérience du colloque de Bruxelles, en septembre 2023, nous a convaincus de la nécessité de présenter à un public plus large les résultats des réflexions menées par les participants. Enfin, la mémoire des crises est le thème du Réseau Thématique de Recherche inséré dans les activités de l’École française de Rome depuis janvier 2025.11 Ce réseau vise à placer l’École au cœur d’une dynamique interinstitutionnelle active, réunissant des équipes déjà financées (Ministère de la Recherche en Espagne - projet MORTALITAS, FAPESP au Brésil, FNRS-FRS en Belgique, projet ANR PSCHEET en France, projet de recherche collaborative ECOMED en France, réseaux de recherche EPIFAME) et déjà engagées dans l’étude des crises selon une perspective interdisciplinaire. La majorité de ces équipes se concentre sur le bassin méditerranéen (avec l’Italie, la péninsule Ibérique et le sud de la France comme zones prioritaires), mais elles incluent également des chercheurs d’Europe du Nord, où la tradition d’étude des crises est très vivante, offrant ainsi une perspective comparative et méthodologique riche. Chaque équipe répond à un programme de recherche plus large, que le réseau entend articuler autour du thème spécifique, mais ambitieux, de la mémoire de la crise, envisagée dans ses dimensions matérielles, politiques et culturelles.
Pour ce dossier, nous avons souhaité faire appel à certains collègues présents lors du colloque de Bruxelles 2023 qui réunissait des chercheurs en histoire et archéo-anthropologie, partageant le même désir de comprendre les crises de mortalité et, en particulier, les phénomènes épidémiques dans les sociétés anciennes du point de vue de la construction de la mémoire. Notre objectif, davantage ici vers les textes, est d’analyser comment une mémoire littéraire et historiographique des épidémies et des crises de mortalité a été construite au Moyen Âge, en mettant en lumière les processus d’élaboration de celle-ci à partir des expériences de crise des communautés médiévales.
Si le concept de crise nécessite, comme on l’a souligné plus haut, qu’on lui oppose un regard critique, celui de mémoire mérite également qu’on émette à son sujet quelques remarques, sur lesquelles on ne s’étendra toutefois pas, faute de place.12 Depuis quelques décennies, l’omniprésence du concept de mémoire – au point que les travaux sur la mémoire prétendent désormais former un champ historiographique en tant que tel, les Memorial Studies – dissimule mal certaines imprécisions conceptuelles. Dans certains cas, la « mémoire » d’un événement passé se confond avec la « représentation » partagée par une collectivité de celui-ci, bref, avec les traces plus ou moins sédimentées du passé dans les consciences. Pour parler clairement, l’historien devrait sans doute expliciter ce qu’il l’entend : la mémoire qu’il vise est-elle simplement réminiscence d’un phénomène qui a marqué, par son caractère spectaculaire, un individu ou une collectivité et qui se maintient à travers le temps ? Vise-t-il le processus qui cherche à préserver un souvenir ou un rapport à un passé (réel, imaginaire ou mythifié), à être capable de le retrouver le souvenir, de l’activer ou le réactiver, en le consignant par écrit, ou en le maintenant visible ou manifeste aux yeux d’autrui ? Car, dans certains cas la « mémoire » et « l’historicité » d’un événement peuvent revêtir des significations différentes. La mémoire serait le souvenir construit de certains épisodes constitutifs qui façonnent et influent sur l’identité collective (grands moments héroïques ou tragiques, fondateurs); ce souvenir construit est évoqué distinctement en français sous le vocable de « commémoration ». Ces souvenirs sont réactivés et entretenus par le pouvoir ou une institution (à la manière des lieux de mémoire évoqués par Pierre Nora qui nourrissent la mémoire collective décrite dans les travaux fondateurs de Maurice Halbwachs). La mémoire y serait donc façonnée, bien davantage que le récit historique, pourtant lui-même et évidemment sujet à organisation et à manipulation avant l’émergence d’une histoire à prétention « scientifique » et (prétendument) explicative ou narrative et non idéologique.
Les échelles de la mémoire se jouent également à plusieurs niveaux : la mémoire peut être individuelle (et dans ce cas le champ des études sur la mémoire s’intéresse aux processus didactiques et cognitifs qui fixent le souvenir, cherchent à ancrer les représentations). Elle est, chez les historiens, le plus souvent collective, dans les processus évoqués ci-dessus, à des niveaux très différents (familles restreintes ou étendues, collectivités). Elle met en jeu, comme on le rappellera plus loin, son double inséparable, l’oubli, volontaire ou accidentel, bref le moment où la mémoire fait défaut. Et bien sûr, les niveaux individuels et collectifs s’entremêlent, car l’individu peut difficilement s’abstraire des dynamiques sociales dans lequelles il évolue.
Ces quelques exemples suffisent à rappeler la plasticité d’un concept que nous mobilisons tout en connaissant ses limites. Il est évident que la crise, comme objet de mémoire, met en jeu, parfois de manière simultanée, nombre des acceptions de la mémoire évoquées ici : un événement traumatique peut s’inscrire dans les mémoires individuelles, ou être refoulé ; il est un objet historiographique, consigné ou ignoré par les chroniqueurs, les observateurs, et devient donc un enjeu de pouvoir (religieux et politique), susceptible de multiples interprétations et résonnances. D’autant plus que les crises sanitaires et de subsistance convoquent également des récits bibliques fondateurs qui sont une des autorités essentielles de la société médiévale. Elles peuvent marquer le « paysage mémoriel », monumental ou artistique. Ce qui nous intéresse enfin, et sera détaillé plus loin, est la manière dont les crises, qui sont des mises à l’épreuve systémiques, ont pu également induire un processus d’apprentissage ou de création d’une mémoire progressive des solutions à leur opposer.
Tout d’abord, la mémoire des crises concerne la manière dont ces dernière sont enregistrées dans des sources écrites (sources narratives - chroniques, annales, mémoires, etc. -, sources littéraires, documents de la pratique très divers, testaments, actes municipaux, registres de la chancellerie royale, registres paroissiaux de décès…). Naturellement, ce matériau conditionne le travail des historiens, qui s’emparent de ces sources écrites ou matérielles, et les transforment en discours secondaire. Il s’agit donc de réfléchir à la « première étape » de la construction de la mémoire. Il s’agit de s’intéresser au moment de la consignation des épisodes de famines ou d’épidémies dans les sources narratives, puis dans les documents de la pratique. Il s’agit d’une étape fondatrice, puisqu’elle conditionne à la fois la manière dont les sociétés passées conservent une trace vivante ou fossilisée des crises ; et parce qu’elle imprime sa marque, de manière décisive, sur le travail ultérieur de l’historien, aux prises avec bien des difficultés quand il faut dépasser les angles aveugles et orientations idéologiques des sources.
Dans son article, Albert Reixach examine les sources narratives des territoires occidentaux de la Couronne d’Aragon (Catalogne, Aragon, Valence et Majorque) afin d’identifier les traces d’épidémies entre la fin du XIIIe et la fin du XVIe siècle. Il analyse la manière dont ces épisodes ont été décrits, met en lumière certains événements spécifiques et l’effort délibéré consenti pour construire une mémoire historique des épidémies, notamment de la peste. Son étude explore l’évolution des sources narratives, telles que les chroniques et les journaux institutionnels, en soulignant le rôle des notaires et des clercs dans la production de ces documents. Elle met en lumière les impacts démographiques des épidémies, notamment la peste noire de 1348, considérée comme la plus grande catastrophe démographique du Moyen Âge, ainsi que d’autres vagues importantes, notamment celles de 1362, 1375, 1410, 1475, 1507, 1515 et 1589. L’article souligne des lacunes dans la systématisation des données et dans la construction d’une mémoire écrite des épidémies. Jusqu’au XVIe siècle, les efforts de documentation de ces événements étaient limités, avec une priorité donnée à d’autres crises, comme les conflits politiques et les pénuries alimentaires. À partir du XVIe siècle, une diversification des sources narratives et une meilleure documentation des mesures pratiques mises en place contre les épidémies.
Réfléchir sur les modalités d’enregistrement des crises, ce n’est pas verser dans le post-modernisme littéraire. C’est plutôt se prémunir contre les pièges, grossiers ou subtils, que tendent les sources, notamment par les sources narratives. Certes, depuis les années 1980 environ, le tournant postmoderne ou narratif de l’historiographie a prétendu redimensionner le travail historique, en ne lui reconnaissant qu’un statut de « production d’une narration » ; l’historien ferait œuvre avant tout littéraire, à partir d’une autre narration passée (WHITE, 1987). Les textes de ce dossier refusent de réduire l’Histoire à un métadiscours sur le passé. Mais le travail sur la crise implique évidemment l’intégration de la prise de conscience des limites des textes anciens, de leurs codes, leurs figures littéraires et de leur biais de genre. On peut signaler deux de leurs dangers, qui constituent les deux faces d’une même médaille.
Jusqu’au XIIe siècle environ, dans une grande partie de l’Europe, la plupart des évènements de famine ou de crises sanitaires sont mentionnés dans des sources narratives.13 La absence de prise en compte des genres littéraires par les historiens est problématique : on ne peut se contenter d’écrire les crises en faisant une « moisson » de références aux famines et épidémies sous forme de catalogue, sans comprendre le prisme d’analyse qui détermine le projet qui sous-tend le récit. C’est une critique qui a par exemple été opposée par Philippe Leveau à Kyle Harper, dans son usage naïf des textes à portée eschatologique rédigés par les évêques tardo-antiques qui décrivent des apocalypses sociales, militaires ou environnementales (LEVEAU, 2022, p. 61-83). Les travaux récents de Jean-Pierre Devroey sur les Annales carolingiennes (DEVROEY, 2019), ceux de Steffen Patzold sur les évêques du haut Moyen Age (PATZOLD, 2008), ont confirmé combien les sources narratives obéissent à des canevas fortement marqués par une vision située et idéologique, d’un « programme », et sont naturellement pétries des topoi d’un genre spécifique. La reconstruction des crises frumentaires ou sanitaires est évidemment hautement dépendante de ces présupposés. Mieux : leur présence ou absence du récit en est directement affectée. Certains silences dans les sources ne s’expliquent qu’en fonction des canons littéraires et des visées des auteurs. De même, la critique des témoignages impose de réfléchir avec finesse à la « sédimentation » des mémoires et aux relations qu’elles peuvent entretenir entre générations. Mieux vaut partir d’un exemple parlant et connu : souvent, dans l’écriture des chroniques ou des œuvres de fiction, de subtils jeux de perspectives convoquent des figures bibliques ou d’autres récits anciens qui permettent de décrire une crise nouvelle, lorsqu’elle survient. Les historiens de la littérature ont montré ce que le fameux prologue du Décaméron de Boccace doit à l’Histoire des Lombards de Paul Diacre, texte rédigé dans la dernière décennie du VIIIe siècle (BRANCA, 1946). Pourtant Boccace avait été le témoin direct de la crise à Florence ; ses emprunts invalident-t-il sa description des faits ? Non : notre obsession contemporaine de l’originalité risque de nous égarer et de nous pousser à rejeter un texte qui se sert d’une matrice, certes, mais n’est probablement pas sans contact avec la réalité qui entoure l’écrivain florentin. À travers les siècles, la littérature et les arts ont ceci de particulier que les anciennes crises peuvent être convoquées, des siècles après un évènement, et qu’elles alimentent une œuvre nouvelle : parfois pour nourrir une vision romancée ou mythifiée. Mais aussi tout simplement parce que les chroniques anciennes ou les écrits bibliques sont un réservoir inépuisable donnant forme à la description du réel dans la société d’Ancien Régime : on y puise les mots, les figures de style, qui « aident à penser » ce qui arrive, même quand c’est un évènement neuf qui survient; par exemple, dans les récits de famines, les figures du Joseph de la Genèse, ou de Grégoire le Grand, aux attitudes différentes face à la crise, sont convoquées.14 Là encore, pour « comprendre » la crise, il faut que l’historien fasse l’effort de jongler entre ces niveaux de lecture : sinon, il restera prisonnier de la dichotomie entre « source » stéréotypée, jugée non pertinente, et travail de « première main ».
Il est donc essentiel de connaître les limites des textes anciens, leurs codes et leurs préjugés, si l’on veut travailler efficacement sur les crises du passé. La reconstruction des crises frumentaires et de mortalité dépend étroitement des présupposés littéraires des sources narratives. Les historiens doivent comprendre les prismes à travers lesquels les textes sont analysés pour éviter les interprétations erronées. Les œuvres littéraires et les arts mobilisent souvent les crises anciennes pour décrire de nouveaux événements. Le vocabulaire utilisé pour enregistrer les sources est fondamental. Jusqu’au XVIe siècle, il est difficile d’établir une hiérarchie quantitative de ces crises, même si depuis le XIIe siècle on voit des annales décrivant les famines ajoutant au mot fames les prix maximums atteints par les grains sur le marché local. C’est là une façon d’objectiver le degré de gravité de la crise, de la mesurer, de hiérarchiser les famines. La critique des sources narratives est essentielle pour distinguer les famines et les épidémies locales, régionales et inter-régionales. Le rétrodiagnostic médical est également un défi, en raison de l’imprécision des sources.
La naissance des écritures pratiques du quotidien (Pragmatische Schriftlichkeit), bien étudiée par Michaël Clanchy dans un livre classique, ou par le programme de recherche de l’Université de Münster dirigé par Hagen Keller, est un phénomène bien connu (BERTRAND, 2015; KELLER; GRUBMÜLLER; STAUBACH, 1992, p. 283-292). L’essor des « écritures ordinaires » implique de penser celles qui se déroulent dans un contexte « extraordinaire », celui de la gestion des famines ou des épidémies. L’essor administratif – voire bureaucratique, que l’on retrouve à tous niveaux dans l’Occident, dès les XIIIe-XIVe s., s’empare aussi de la gestion des crises avec des documents enregistrant les décès, les malades. Depuis le XIVe siècle, les livres paroissiaux de décès catalans, de même que les registres de décès du Milano des Sforza, témoignent de ce même essor, et présentent un intérêt qui doit susciter un travail significatif. Un effort qu’il convient de poursuivre, entre analyse des conditions documentaires de production, usage concret des registres, et tentatives prudentes de quantification des phénomènes. L’entreprise n’est pas neuve ; mais elle est loin d’avoir reçu l’attention qu’elle mérite.
Focalisés sur les « sources de la pratique » postérieures et les données chiffrées, les historiens des crises prêtent peu d’attention aux sources hagiographiques, patristiques et bibliques ainsi qu’aux chroniques. Par exemple, Anita Guerreau-Jalabert a disqualifié tout usage de l’hagiographie, voué à l’échec en raison de ses perspectives exclusivement idéologiques (GUERREAU-JALABERT, 2002, p. 265-266). L’idée est catégorique, et probablement trop radicale. Quand bien même les récits hagiographiques sont par essence fictionnels et tissés de reprises ou de coutures d’autres textes, ils « disent quelque chose » du monde dans lequel ils s’inscrivent, et font par exemple usage d’un lexique économique fort riche, notamment quand ils décrivent les pratiques d’usure, de charité ou de thésaurisation, comme l’a également souligné Valentina Tonneato. Leur usage avisé est possible, comme l’ont montré les réflexions de Stephane Lebecq sur le commerce frison ou de Laurent Feller sur les calculs économiques de Géraud d’Aurillac (FELLER, 2017, p. 69-82 ; LEBECQ, 1983). Ou comme le prouve aussi le récent ouvrage de Dominique Barthélemy sur l’an mil, qui met à contribution l’hagiographie pour éclairer, en combinaison avec l’anthropologie, le système social de la France médiévale (BARTHÉLEMY, 2023).
Le deuxième article de notre dossier, rédigé par José Fonseca, analyse les hagiographies produites dans deux abbayes, la Vita Iohannis abbatis Reomaensis (VIIe siècle) et la Vita Benedicti Anianensis (IXe siècle) et explore la mémoire des crises alimentaires dans les sociétés prémodernes. Les récits hagiographiques, genre littéraire populaire au Moyen Âge, servaient à édifier et promouvoir le culte des saints, mais ils constituent souvent des constructions littéraires plutôt que des récits historiques fiables. La Vita Iohannis, attribuée à Jonas de Bobbio, décrit un miracle où l’abbé Jean de Réôme multiplie des grains pour nourrir les pauvres lors d’une famine. Ce récit, probablement fictif, vise à renforcer le prestige de l’abbaye et à présenter Jean comme un modèle de sainteté. En revanche, la Vita Benedicti Anianensis, écrite par Ardon Smaragde, relate une famine réelle en 793 où l’abbé Benoît d’Aniane distribue les réserves alimentaires du monastère, sans miracle, mettant en avant l’abnégation des moines. Les deux récits présentent des similitudes structurelles : annonce de la famine, description des pauvres et réponse des abbayes. Cependant, leurs conclusions diffèrent : elles s’achèvent par un miracle dans la Vita Iohannis et par une privation collective dans la Vita Benedicti. Ces différences reflètent les objectifs politiques des auteurs. Jonas cherche à glorifier Jean et le monachisme colombanien, tandis qu’Ardon met en avant la Regula Benedicti défendue par Benoît d›Aniane. Les textes hagiographiques montrent que les crises alimentaires étaient souvent décrites comme des événements catastrophiques pour souligner la sainteté des abbayes. Elles servaient à légitimer le rôle public des abbayes et à renforcer leur prestige politique et spirituel, mais elles ne doivent pas pour autant être prises comme des sources historiques fiables sur les crises elles-mêmes, même si elles peuvent à l’occasion nous offrir des détails précieux mais difficiles à mettre en perspective.
Les famines et épidémies ne relèvent pas du même ressort, même si l’attribution à une causalité surnaturelle peut les rapprocher dans la tête des observateurs, qui associent parfois l’une et l’autre, dans des séquences de catastrophe qui prennent sens en se renforçant – les historiens contemporains, quant à eux, débattent encore avec vigueur des relations entre crises épidémiques et famines. En ce sens, Benoît Rossignol explore la mémoire des crises frumentaires (famine) et épidémiques dans l’Empire romain, du Haut-Empire à l’Antiquité tardive (Ier siècle BCE - VIe siècle CE). Il met en lumière les différences entre ces deux types de crises, bien qu’elles soient souvent associées. La mémoire des crises frumentaires est principalement accessible à travers les récits des élites et des autorités, qui consignent les mesures prises pour résoudre les problèmes, effaçant souvent les victimes. En revanche, les pestilences relèvent d’un régime mémoriel plus structuré, influencé par le récit de Thucydide, et souvent documenté par les lettrés et les médecins. L’article examine également la manière dont les crises étaient perçues et mémorisées dans les cadres civiques et impériaux, notamment à Rome, où elles prenaient une dimension politique et religieuse particulière. Il souligne l’importance des supports de mémoire, tels que les inscriptions, les monuments, et les récits historiographiques, tout en relevant la sélection et l’oubli qui caractérisent ces processus. Enfin, l’article aborde l’évolution des régimes mémoriels dans l’Antiquité tardive, influencée par la christianisation, et met en évidence la manière dont les crises étaient interprétées et utilisées pour valoriser certains acteurs, comme les empereurs, les médecins ou les chrétiens. Les grandes pandémies, comme celles des Antonins, du IIIe siècle et de Justinien, ont laissé une empreinte mémorielle durable , tandis que les crises moins graves ont souvent sombré dans l’oubli .
Dans l’étude des intersections entre passé plus lointain et plus récent, il convient de réserver une place particulière à l’étude de la « mémoire des solutions apportées aux crises ». Dans quelle mesure les sociétés médiévales gardaient-elles un souvenir efficace des solutions ou tentatives de réponses apportées aux crises ? Les historiens contemporains ont parfois porté des jugements sévères sur les capacités d’action des sociétés médiévales : Bruce Campbell et Cormac Ó Grada ont ainsi affirmé que la famine ne pouvait être l’objet d’une véritable réponse politique et économique coordonnée sous l’Ancien Régime, comme l’illustre le cas anglais (CAMPBELL; Ó GRÁDA, 2011, p. 859-886), où les aléas climatiques donnaient « le la », et où les contraintes politiques et logistiques s’imposaient.
Il faut toutefois dépasser la question de « l’efficacité » — évaluée à l’aune de nos propres critères, ce qui constitue déjà un débat en soi —, pour s’interroger sur la nature des réponses, et surtout sur la manière dont celles-ci traversaient les générations. Au fil des siècles, certaines mesures religieuses sont fréquentes, pour l’une comme pour l’autre : jeûnes et prières, processions, rétablissement de « l’ordre moral », supposé apaiser le ciel : ces réponses traversent les périodes carolingiennes et ottoniennes (dans le Nord), et se retrouvent encore, en contexte urbain, par exemple quand la Peste frappe Tournai au XIVe s. Elles sont négligées par les historiens de l’économie, puisqu’elles n’ont pas de « vertu efficiente ». Elles étaient toutefois considérées comme telles par les contemporains des événements et participaient, pourrait-on dire de manière anachronique, du dispositif de gestion de la crise. Au-delà de cela, certains efforts ont également été entrepris pour réguler les crises. Nous n’insisterons pas ici sur les mesures proactives, prises parfois de manière désordonnée : changement des pratiques culturales (généralisation de l’épeautre, par exemple, réputée plus résistante, ou diversification volontaire des céréales), aussi sur le terrain (dans le monde paysan) ; gestion des stocks en contexte rural… Pour les famines, les collections de capitulaires carolingiens, des sources principalement constituées sous Charlemagne et Louis le Pieux (DEVROEY, 2019; CANDIDO DA SILVA, 2014; CANDIDO DA SILVA, 2016), montrent la récurrence de certaines mesures économiques prônées au niveau central : leur répétition témoigne , sinon la mémoire des individus, au moins celle des institutions, par le recours aux textes et aux attitudes antérieures, sans doute partagées socialement entre les grands comtes, abbés et évêques qui formaient l’entourage carolingien.
L’article de Néri de Barros Almeida explore la réaction sociale et politique à l’inondation de Florence en 1333, provoquée par le débordement de l’Arno. L’événement, décrit en détail par le chroniqueur Giovanni Villani dans sa Nuova cronica, est présenté comme une crise majeure ayant bouleversé la ville sur les plans matériel, social et politique. Villani associe l’inondation à un jugement divin, tout en intégrant des explications astrologiques et des critiques de la gestion communale, notamment la construction de barrages et de moulins, qui auraient aggravé les dégâts. L’article analyse comment la mémoire sociale et historique a influencé les réactions à cette crise. Il met en lumière les débats sur les causes de l’inondation, impliquant théologiens, astrologues et les citoyens les plus âgés. Bien que des mesures préventives aient été envisagées, elles furent abandonnées au profit d’intérêts économiques et politiques, illustrant une incapacité à instaurer des changements durables. L’étude conclut que la mémoire historique, comme celle transmise par Villani, joue un rôle crucial dans la compréhension et la gestion des crises. L’auteure propose que les leçons tirées de cet épisode médiéval puissent éclairer les défis contemporains liés aux crises environnementales, notamment dans le contexte du changement climatique.
L’étude de la mémoire des crises soulève également la question de la confrontation de différents types de sources. L’article de François-Olivier Touati explore la représentation et la mémoire des épidémies au Moyen Âge, en se concentrant sur deux fléaux emblématiques : la peste et le mal des ardents (ergotisme). Il examine les sources écrites (chroniques, textes médicaux, religieux, hagiographiques) et iconographiques (œuvres d’art, fresques, retables) pour analyser comment ces maladies ont été perçues, consignées et représentées. Confrontés à l’absence de statistiques, les historiens s’appuient sur des traces variées et souvent subjectives, façonnées par des facteurs psychologiques, culturels et géographiques. La mémoire des épidémies oscille entre commémoration, la dénégation et la résilience, avec une tendance à privilégier la représentation de la mort plutôt que celle des malades. Les sources visuelles, souvent symboliques ou allégoriques, jouent un rôle clé dans la transmission de la mémoire collective. La peste est souvent associée à des représentations apocalyptiques, comme les cavaliers de l’Apocalypse ou des scènes d’inhumations massives. Le mal des ardents, lié à l’intoxication provoquée par l’ergot de seigle, est figuré à travers des représentations de malades mutilés ou en quête de guérison, notamment dans le cadre des œuvres de l’ordre de Saint Antoine. L’article souligne la complexité de l’interprétation des sources et la nécessité de croiser les données écrites et visuelles pour comprendre l’impact des épidémies sur les sociétés médiévales. Il met également en lumière l’évolution des représentations, passant d’une vision symbolique à une approche plus réaliste, tout en insistant sur l’importance de la mémoire dans la gestion des crises sanitaires.
Nous ne pouvons pas clore ce dossier sans aborder les limites et les risques liés à l’utilisation du concept de crise dans les sources médiévales, en particulier lorsque ce concept est projeté par les historiens modernes sans prêter suffisamment attention aux particularités de ces sources. L’article de Maria Filomena Coelho, intitulé Crises e fronteiras na Historia Compostellana (séc. XI-XII), explore les concepts de «crise» et de «frontière» dans le contexte médiéval, en se fondant sur l’Historia Compostellana (HC), une chronique du XIe-XIIe siècle centrée sur la figure de Diego Gelmírez, premier archevêque de Santiago de Compostela. L’auteure analyse comment ces concepts sont utilisés pour construire des récits de mémoire et des agendas politiques dans le nord-ouest de la péninsule ibérique. L’article critique les lectures historiographiques modernes qui projettent des concepts institutionnels ou nationalistes sur le passé médiéval. Il propose une lecture centrée sur les réseaux sociaux et les logiques politiques de l’époque et montre que les concepts modernes de «crise» et de «frontière» ne sont pas toujours pertinents pour comprendre les réalités médiévales.
* * *
Ce dossier reflète en partie, nous l’espérons, l’état d’esprit dans lequel nous travaillons maintenant depuis quelques années, avec pour objectif de développer une approche globale et interdisciplinaire de l’histoire des crises de mortalité du passé. Dans ce vaste domaine, la question de l’ancrage mémoriel de ces crises demeure encore largement inexplorée. Les six contributions proposées dans ce dossier ne prétendent pas y répondre de manière exhaustive mais elles apportent une contribution significative à cette thématique en permettant, par le biais de l’analyse de différentes sources écrites, et grâce à une riche bibliographie, d’esquisser une première étape de réflexion ouverte à un large public. Plusieurs développements pourront être rapidement apportés à ce premier bilan, avec la prise en compte d’autres types de témoignages, notamment archéologiques (sépultures, monuments), artistiques et religieux (représentations de désastres et crises dans l’art ; développement de cultes ad hoc), qui relèvent également d’une histoire culturelle et sociale du rapport à la crise.
On peut encore y ajouter des développements issus d’autres champs en plein essor. Si, comme on l’a évoqué ci-dessus, la mémoire est un phénomène depuis longtemps étudié par les sciences sociales et les historiens, notamment depuis les travaux fondateurs de Maurice Halbwachs, l’oubli est son pendant, et il connaît un regain d’intérêt chez les historiens.15 Le processus qui induit l’oubli mérite réflexion : l’oubli est un phénomène individuel et collectif, qui résulte autant de de l’effacement des choses par l’écoulement inexorable du temps et l’affaiblissement des facultés cognitives. Mais il peut aussi être celui d’une action volontaire, par le tri des informations jugées dignes d’être conservées ou transmises. C’est ce qu’implique le concept de “sélection créative”, notamment induite par les inlassables classements documentaires bureaucratiques, par exemple ceux des archives, dont certaines sont jetées, mal classées ou au contraire scrupuleusement inventoriées et triées. Cette sélection, qui peut entraîner la disparition irrémédiable de pans entiers de l’expérience humaine, n’est donc pas nécessairement malveillante. Mais elle a des effets radicaux, et elle est partout, car tout est sélection créative : déjà, l’écriture des sources, par le choix de consigner ou de taire des évènements (par la rédaction des chroniques, sources littéraires, ou documents archivistiques) en procède, comme les opérations précitées de tri documentaire, au fil des générations. Mais en l’absence de tri, l’oubli guette aussi, car la masse de textes est aussi redoutable que la sélection drastique, puisque les informations sont noyées dans la quantité. La mémoire est un processus volontaire, indissociable d’une sélection exigeante, et d’un traitement de l’information qui les rend mobilisables et utilisables : il y a encore beaucoup à faire sur la manière dont les crises et les tentatives de correction qui leur sont apportées sont l’objet d’un processus actif de sauvegarde au sein des collectivités médiévales.
On ajoutera, enfin, que la mémoire des crises est indissociable d’une autre dimension : celle de la constitution d’une véritable “expertise” technique qui mobiliserait un “savoir-faire” construit et opératoire pour contrer les tragédies : le recours aux archives, aux solutions antérieures, le souvenir de ce qui a fonctionné précède l’émergence d’un savoir formalisé et articulé autour des crises, famines et épidémies. Celui-ci sera plutôt le propre de l’époque moderne, et passera par exemple par la rédaction de traités sur la famine ou les maladies. Cette cristallisation des expériences, théories et savoirs, est un champ d’investigation qui a sa propre légitimité, même s’il n’est pas non plus abordé ici.
On conçoit donc aisément que le terrain que nous explorons est loin d’être intégralement couvert, ce qui ouvre des perspectives stimulantes pour l’avenir.
-
1
Article non publié sur une plateforme de prépublication – preprint. Toutes les sources et bibliographies utilisées sont référencées. Tous les auteurs ont participé aux différentes phases de la recherche et à la préparation de l’article.
-
Projeto Temático “Uma História Conectada da Idade Média. Comunicação e Circulação a partir do Mediterrâneo (FAPESP – 2021/02912-3), Combate à Fome (INCT-CNPq - 406774/2022-6) Conselho Nacional da Pesquisa Científica (CNPq - 300116/2025-0).
-
Organisateurs du Dossier La mémoire des crises au Moyen Âge
Marcelo Cândido da SilvaAlexis WilkinPere Benito i MonclúsDominique Castex
-
6
C’est ce que l’on peut lire, par exemple, dans l’un des derniers livres de Jacques Le Goff (2003, p. 140): “…et j’use le moins souvent possible du terme de crise qui bien souvent masque l’absence d’effort d’analyse de changements d’une société. Je crois en revanche qu’il y a eu des mutations et des tournants”. Ou dans la conclusion écrite par Hans-Werner Goetz pour le livre Les élites au Moyen Âge: crises et renouvellements (2006, p. 487; 494-495): _“…il a toujours eu des changements, des dangers, puis des crises et, par la suite, des renouvellements... Cependant, plusieurs contributions du volume ont apporté la preuve de renouvellements à court terme des mêmes élites (personnes et groupes) après (et malgré) une crise. À cet égard, un ‘renouvellement’ (ou des renouvellements permanents) semble avoir été plus caractéristique pour le haut Moyen Âge qu’une crise”.
-
7
Voir aussi l’interview percutante de l’auteur par Donald A. Xerxa (2006, p. 31-33).
-
8
Voir WILKIN, 2019 et CANDIDO DA SILVA, 2017.
- 9
-
10
Toutefois, on sent un début d’intérêt poindre, pour des périodes postérieures: voir DE ZWARTE ; BLANCO, 2025.
- 11
-
12
La littérature sur le sujet est immense : on renvoie notamment et sans aucune prétention à l’exhaustivité à un c lassique: Mary Carruthers, The Book of Memory: A Study of Memory in Medieval Culture, Cambridge, 1990 G. Schwedler, A cultural history of memory in the Middle Ages, London [u.a.], 2021 (The cultural histories series), notamment l’Introduction, p. 1-16; Elma Brenner, Meredith Cohen et Mary Franklin-Brown ed., Memory and Commemoration in Medieval Culture, Routledge, 2013; Flocel Sabaté, ed., Memory in the Middle Ages: Approaches from Southwestern Europe. Amsterdam University Press, 2021 et voir encore les nombreux travaux rassemblés dans O.G. Oexle et al., Oexle: Die Wirklichkeit und das Wissen, Göttingen, 2011. En général, la question de la commémoration et du souvenir des morts a été particulièrement investiguée, comme la question du rapport entre écriture (historiographie et écriture pragmatique) et mémoire.
-
13
La Catalogne en est une exception ; nous ne trouvons pratiquement pas de sources narratives avant 1200, les mentions de famine et mortalités se trouvant dans les documents de la pratique. Voir le catalogue de CURSCHMANN (1900), quasiment exclusivement élaboré à partir de sources narratives.
-
14
On renverra aux travaux en cours de Maureen Boyard, qui travaillera dès la fin 2025 sur ces deux modèles et leur postérité dans le cadre d’un programme dédié à cette question à l’Ecole Française de Rome.
-
15
On renvoie ici en particulier aux travaux du dynamique historien Gerald Schwedler qui travaille par exemple sur la «sélection créative» et sur les ‘oblivion studies’ (SCHOLZ ; SCHWEDLER, 2022).
Disponibilité des données de recherche
Toutes les données sont disponibles dans le texte.
Bibliographie
- BARTHÉLEMY, Dominique. Miracles de l’an mil Paris: Armand Colin, 2023.
- BERTRAND, Paul. Les écritures ordinaires : Sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et empire, 1250-1350). Paris : Éditions de la Sorbonne, 2015.
- BOUGARD, François; FELLER, Laurent; LE JAN, Régine (Org.). Les élites au Moyen Âge: crises et renouvellements Turnhout : Brepols, 2006.
- BRANCA, Vittore. Boccaccio medievale e nuovi studi sul Decameron Saggi Sansoni Firenze: Sansoni, [1946], repr. 1996.
- CAMPBELL, Bruce; Ó GRÁDA, Cormac. Harvest Shortfalls, Grain Prices, and Famines in Preindustrial England. The Journal of Economic History, v. 71, n. 4, 2011, p. 859-886.
- CANDIDO DA SILVA, Marcelo. The Carolingian ‘moral economy’ (late 8th-early 9th century)». Médiévales, v. 66, n. 1, pp. 159-178, Spring 2014.
- CANDIDO DA SILVA, Marcelo, “Public Agents and the Famine in the First Centuries of the Middle Ages”. Varia Historia, v. 32, n. 60, p. 779-805, Sept./Dec. 2016.
-
CANDIDO DA SILVA, Marcelo. Crise e fome na Alta Idade Média: o exemplo dos capitulários carolíngios. Anos 90, v.24, n.45, p.185-207, 2017. Disponilble à: https://seer.ufrgs.br/index.php/anos90/article/view/64442 Accès sur: 09 out. 2025 doi:https://doi.org/10.22456/1983-201X.64442
» https://doi.org/10.22456/1983-201X.64442» https://seer.ufrgs.br/index.php/anos90/article/view/64442 - CANDIDO DA SILVA, Marcelo; WILKIN, Alexis (Org.). Regards croisés sur les crises médiévales. Mélanges de l’École française de Rome Moyen Âge, v.131, n.1, 2019.
- CANDIDO DA SILVA, Marcelo; WILKIN, Alexis; JAUMAIN, Serge; ALMEIDA, Néri de Barros; LOUAULT, Frédéric (Org.). Crises: uma perspectiva multidisciplinar São Paulo: Intermeios, 2020.
- CANDIDO DA SILVA, Marcelo; NEWFIELD, Timothy (Org.). Mudanças climáticas, vulnerabilidade e resiliência no Mediterrâneo medieval. Tempo, Niterói, v. 30, n. 2, 2024.
-
CASTEX, Dominique; KACKI, Sacha. Commémorer les épidémies dans un monde changeant : mémorialisation de la peste et autres fléaux infectieux du Moyen Âge à nos jours «, L’Espace Politique [En ligne], v.41, n. 2, 2020, Disponilble à : https://journals.openedition.org/espacepolitique/8598 Accès sur : 09 out. 2025. doi : https://doi.org/10.4000/espacepolitique.8598
» https://doi.org/10.4000/espacepolitique.8598» https://journals.openedition.org/espacepolitique/8598 - CURSCHMANN, Fritz. Hugersnöte im Mittelalter. Ein Beitrag zur deutschen Wirtschaftsgeschichte des 8. bis 13. Jahrhunderts: Leipzig, 1900
- CURTIS, Daniel. Coping with Crisis: The Resilience and Vulnerability of Pre-Industrial Settlements Farnham: Ashgate Publishing, 2014.
- DEVROEY, Jean-Pierre. La Nature et le roi: Environnement, pouvoir et société à l’âge de Charlemagne (740-820) Paris: Albin Michel, 2019.
- DRENDEL, John Drendel (ed.). Crisis in the Later Middle Ages: Beyond the Postan-Duby Paradigm (The Medieval Countryside 13) Brepols: Turnhout, 2015.
- EPSTEIN, Stephan. Freedom and Growth: The Rise of States and Markets in Europe, 1300-1750 Abingdon: Routledge, 2000.
- FELLER, Laurent. «Transactions in the Life of Géraud d’Aurillac». In: DIERKENS, Alain; SCHROEDER, Nicolas; WILKIN, Alexis (Org.). Penser la Paysannerie médiévale: Études Jean-Pierre Devroey Paris : Éditions de la Sorbonne, 2017. pp. 69-82.
- FURIÓ, Antoni. La crisis de la Baja Edad Media. En los orígenes de una construcción historiográfica. In: VARELA RODRIGUEZ, Elisa (ed.). La historiografia medieval davant la crise Girona: Documenta Universitaria, 2015. pp. 170-178.
- GUERREAU-JALABERT, Anita. Saint Gengoul in the world: the opposition of cupiditas and caritas. In: LAUWERS, Michel (ed.). Guerriers et monoines. Conversion et sainteté aristocratique dans l’Occident médiéval Antibes: Éditions APDCA, 2002. pp. 265-266.
- HARPER, Kyle. The Fate of Rome. Climate, Disease, and the End of an Empire Princeton: Princeton University Press, 2017.
- HENNING, Joachim. Early European towns. The development of the economy in the Frankish realm between dynamism and deceleration AD 500-1100. In: POST-ROMAN TOWNS, TRADE AND SETTLEMENT IN EUROPE AND BYZANTIUM. Berlin/New York: Walter de Gruyter, 2007. vol. I. pp. 3-40.
- KELLER, Hegen; GRUBMÜLLER, Klaus, STAUBACH, Nikolaus (Org.). Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter: Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen (Akten des Internationalen Kolloquiums 17.-19. Mai 1989). Munich: Wilhelm Fink, 1992. pp. 283-292.
- KOSELLECK, Reinhardt. Critique and Crisis Enlightenment and the Pathogenesis of Modern Society Cambridge, MA: MIT Press, 1988.
- LE GOFF, Jacques. L’Europe est-elle née au Moyen Âge? Paris: Seuil, 2010 (1èreéd., 2003).
- LEBECQ, Stéphane. Frisian merchants and navigators in the early Middle Ages Lille: Presses Universitaires de Lille, 1983.
- LEVEAU, Philippe. «Le destin de l’empire romain dans le temps long de l’environnement (note critique). Annales. Histoire, Sciences Sociales, v. 77, n.1, p. 61-83, 2022.
- PATZOLD, Steffen. Episcopus: Wissen über Bischöfe im Frankreich des späten 8. bis frühen 10. Jahrhunderts, Ostfildern, (Mittelalter-Forschungen), v. 25, 2008
- SCHOLZ, Sebastian; SCHWEDLER, Gerald (eds.). Creative selection between emending and forming medieval memory London: De Gruyter, 2022.
- WARD-PERKINS, Bryan. The Fall of Rome and the End of Civilization Oxford: Oxford University Press, 2006.
- WHITE, Hayden. The Content of the Form: Narrative Discourse and Historical Representation Baltimore: John Hopkins University Press, 1987.
- WICKHAM, Chris. Framing the Early Middle Ages. Europe and the Mediterranean, 400-800 Oxford: Oxford University Press, 2005.
-
WILKIN, Alexis, «Le concept de crise est-il utile pour l’histoire médiévale? Remarques conclusives», Mélanges de l’École française de Rome - Moyen Âge [En ligne], 2019. Disponilble à: http://journals.openedition.org/mefrm/5413 Accès sur: 21 maio 2025. doi: https://doi.org/10.4000/mefrm.5413
» https://doi.org/10.4000/mefrm.5413» http://journals.openedition.org/mefrm/5413 -
YERXA, Donald A. A Interview with Bryan Ward-Perkins on the Fall of Rome. Historically Speaking 7, n.4, p.31-33, 2006. Disponilble à: https://muse.jhu.edu/article/423203 Accès sur : 09 out. 2025. doi: http://dx.doi.org/10.1353/hsp.2006.0074.
» https://doi.org/10.1353/hsp.2006.0074» https://muse.jhu.edu/article/423203
Edited by
-
Rédacteurs Responsables
Miguel Palmeira e Stella Maris Scatena Franco
